Le chemin de Damas


Controverse sur l'héritage d'Abraham


La loi universelle de la conscience

4 - Controverse sur l'héritage d'Abraham

braham a reçu « les promesses », pour lui-même et « sa descendance » (Ga. III, 16). Paul souligne que le terme « descendance » est au singulier et désigne évidemment le Christ (Ibid. 16) (Remarquons qu'en Rm. IX, 7, il prend contradictoirement ce même terme au pluriel en lui donnant pour désignation les fils d'Israël). La Genèse rapporte effectivement une série de promesses faites par Yhwh-Elohim à Abraham : « Je ferai de toi une grande nation, je te bénirai et je grandirai ton nom. Tu seras bénédiction : je bénirai ceux qui te béniront et maudirai quiconque te maudira ; en toi seront bénies toutes les familles du sol. » (Gn. XII, 2-3) ; « A ta race je donnerai ce pays. » (Ibid. 7) ; « "Celui qui sortira de tes entrailles, c'est lui qui héritera de toi. (...) Regarde vers les cieux et compte les étoiles si tu peux les compter", et il lui dit : "Ainsi sera ta race". » (Gn. XV, 4-5) ; « "Je vais mettre mon alliance entre moi et toi, je te multiplierai beaucoup, beaucoup" (...) Voici que mon alliance est avec toi et tu deviendras père d'une multitude de nations (...) Je te ferai fructifier beaucoup, beaucoup ; je te ferai devenir des nations, des rois sortiront de toi. J'établirai mon alliance entre moi et toi, et ta race après toi, suivant les générations, pour une alliance perpétuelle, afin que je devienne Dieu pour toi et pour ta race après toi. Je te donnerai, pour toi et pour ta race après toi, le pays de tes pérégrinations, tout le pays de Canaan, en propriété perpétuelle, et je deviendrai Dieu pour ceux de ta race (...) Je la (Sarah) bénirai et d'elle aussi je te donnerai un fils. Je la bénirai et elle deviendra des nations. Des rois de peuples sortiront d'elles » (...) « Pas du tout (Ismaël ne pourra pas vivre devant Elohim) ! C'est Sarah, ta femme, qui t'enfantera un fils et tu l'appelleras du nom d'Isaac. J'établirai mon alliance avec lui en alliance perpétuelle pour sa race après lui. Et au sujet d'Ismaël je t'ai entendu. Voici que je le bénis, je le ferai fructifier et je le multiplierai beaucoup, beaucoup ; il engendrera douze princes et je ferai de lui une grande nation. » (Gn. XVII). Les promesses sont au nombre de sept : la bénédiction, l'alliance avec Yhwh-Elohim, la perpétuation de l'alliance par Isaac, une descendance innombrable, le pays de Canaan, une nation grande, les apparentements prestigieux de la descendance avec les nations.

En revendiquant la filiation d'Abraham pour le Christ (voir Mt. I, 1), Paul lui attribue l'héritage des promesses (Rm. IV, 13). Ainsi qu’à ceux qui ont foi en l'héritier (Ga. III, 29). Cette prétention contrarie l'enseignement de la Communauté des Saints qui s'attribue particulièrement « l'Alliance des Pères » (Damas VIII, 18). Si l'on raisonne clairement, l'on ne voit en Genèse aucune promesse qui puisse effectivement entrer, telle quelle, dans une perspective paulinienne. Sauf, peut-être : « En toi seront bénies toutes les familles du sol » (Gn. XII, 2). Encore faut-il transcender l'aspect purement terrestre de cette bénédiction (voir Jub. XII, 23 ; XVIII, 16). N’oublions pas que la tradition hébraïque envisage toujours la conversion des Goyim et leur adhésion à la Torah, après les engagements guerriers de la fin des temps. Yhwh vainqueur inaugurera le Règne : « Quant à moi, je viens pour rassembler toutes les nations et toutes les langues ; elles viendront et verront ma gloire. » (Is. LXVI, 18). Chacun reparlera la langue de la création : l’hébreu ! (Jub. XII, 26).

Un passage du Testament de Lévi dévoile une vision du patriarche et prophétise la partition de sa descendance en trois principes : le lot de Moïse, le lot d'Aaron et le lot royal. Ce dernier réunit les attributs des deux premiers (Test. Lv. VIII). Il nous aide à mieux soupeser l'importance de la revendication paulinienne : « Le troisième sera appelé d'un nom nouveau (voir Is. LXII, 2 ; LXV, 15), car tel un roi, il se lèvera de Juda (voir Nb XXIV, 17) et exercera un sacerdoce nouveau [à la manière des nations] pour toutes les nations. Sa venue sera chérie comme celle d'un prophète du Très-Haut, issu de la descendance d'Abraham, notre père. » (Test. Lv. VIII, 14-15). L'auteur évoque très probablement la figure du Maître de Justice, bien que le lot sacerdotal soit celui d'Aaron. Il se peut que nous ayons, avec le lot royal, une préfiguration de la confusion des deux messies en un seul.

Le même écrit ajoute à propos du « Prêtre nouveau », dont il est dit que le règne n'aura pas de fin : « Sous son sacerdoce, les nations augmenteront dans la connaissance sur la terre, et seront illuminées par la grâce du Seigneur. Mais Israël sera diminué dans l'ignorance, et il sera enténébré dans le deuil [Rm. XI, 25]. Sous son sacerdoce, le péché disparaîtra [Rm. VI, 11]. » (Ibid. XVIII, 9). Le Testament prophétise le retour glorieux du Maître de Justice (voir Flor. 1, 11-13). Il semble clair que, pour Paul, le Christ prend le rôle du personnage devenu un mythe sacré dans le souvenir et la vénération des Saints. La superposition des deux « Maîtres », héritiers d'Abraham, tend à valider le règne du Christ (1 Co. XV, 25).

L’auteur de la Lettre aux Hébreux (dans lequel on a pu voir Apollos) s’attache à justifier le Christ comme l’incarnation du « prêtre » : « Un suprême grand prêtre qui a traversé les cieux. » (Hé. IV, 14) ; « Dieu l’a proclamé grand prêtre à la manière de Melchisédek. » (Hé. V, 10) (voir Gn. XIV, 18-20). Contrairement au Maître de Justice (et à Jean le Baptiste), Jésus ne sort pas du lot d’Aaron : « Car il est notoire que notre Seigneur a surgi de Juda, tribu pour laquelle Moïse n’a pas parlé de prêtrise. » (Hé. VII, 14). L’argumentation de l’auteur témoigne de l’idéologie des « Hébreux » qu’il cherche à convaincre, et de leur attachement à la tradition essénienne. Il cherche à démontrer que Jésus est prêtre, autant qu’il est roi. La teneur du discours de la Lettre aux Hébreux doit être rapproché de la Légende Hébraïque de Melkisédek, tant pour en mieux saisir la signification que pour connaître l’auditoire auquel elle s’adresse : « [Dieu a fait tomber le lot des captifs] dans la pa[rt de Melkisé]dek, lui qui les ramènera vers ceux-ci (les fils du ciel)[1 Th. IV, 17] et proclamera pour eux la libération en leur remettant [la dette] de toutes leurs fautes. » (Mélk. 5-6).

Dans le Testament des douze patriarches, comme dans toute prophétie de la fin des temps, ce sont les nations qui viennent à Israël et non l'inverse (Mt. X, 5-6). L'idée d'alliance avec Dieu ne concerne que les Hébreux et les Prosélytes qui se joignent, se convertissent selon le rituel consacré, et reçoivent toute la Torah :

« Car c'est toi (Dieu) qui mettras la fondation sur le rocher [Mt. XVI, 18] et la charpente sur le cordeau de justice et le fil à plomb [de vérité] pour [contrô]ler les pierres éprouvées, en vue de (construire) une bâ[t]i[sse] robuste, telle qu'elle ne soit pas ébranlée et que nul de ceux qui y pénètrent ne chancelle. Car il n'[y] pénètrera pas l'étranger [Mt. X, 5-6]; [et] il y aura des vantaux si bien protégés qu'on ne pourra pénétrer et des verrous si robustes qu'on ne pourra les briser. » (Hy. VI, 25-28)

Les Prosélytes apparaissent à la quatrième et dernière place dans l'ordre régulier de la Communauté (Damas XIV, 4). Ils ne sont plus des étrangers du fait qu'ils « se sont joints (à Israël) » (Com. Na. III, 9). Ils se sont engagés « par un serment d'obligation, à se convertir à la loi de Moïse, selon tout ce qu'il a prescrit, de tout [leur] cœur et de toute [leur] âme. » (Règle V, 8-9).

La circoncision, instituée par Abraham, constitue le signe incontournable de l'alliance (Gn. XVII, 9-14) (Jub. XV, 33). Quant à la bénédiction du patriarche, elle est objectivement attachée à la fidélité des clans sur la terre qui leur a été donnée en héritage. Paul choisit d'en ignorer l'objet et de ne considérer que l'acte de foi. Il revendique ainsi la bénédiction pour les Goyim qui, à leur tour, accordent foi en la parole de Dieu (Ga. III, 14). Reprise par l'apôtre, la bénédiction n'est plus liée à la vie sur une terre promise, mais à la vie en l'esprit (Ibid. 14). C'est en effet par Jésus Christ (qui prend le rôle préalablement dévolu au Maître de Justice dans la prophétie de Lévi) que la bénédiction d'Abraham parvient aux nations, afin que ceux qui ont foi reçoivent « l'esprit promis » (Ibid. 14).

L'engagement de Yhwh se retrouve en Ezéchiel : « Voici que moi je vais faire venir en vous un esprit et vous vivrez. » (Ez. XXXVII, 5) ; « Je mettrai mon esprit en vous, vous vivrez, je vous installerai sur votre sol et vous saurez que moi, Yhwh, j'ai parlé et j'ai agi. » (Ibid. 14). Nous nous trouvons alors dans le cadre d'une prophétie qui annonce la résurrection et le retour du peuple défait dans l'exil. Le Testament de Juda enseigne que cet esprit de grâce sera donné par le Maître de justice en son jour de gloire :

« Après cela, une étoile se lèvera pour vous de Jacob (Nb. XXIV, 17c) [Mt. II, 2], dans la paix, et un homme se lèvera de ma descendance, comme un soleil de justice, marchant avec les hommes dans la douceur et la justice, et on ne trouvera en lui aucun péché [2 Co. V, 21]. Les cieux s'ouvriront sur lui (Ez. I, 1) pour répandre l'esprit, la bénédiction du Père saint, et c'est lui qui répandra l'esprit de grâce sur vous [Rm. XVI, 20]. » (Test. Jud. XXIV, 1-2) (voir Test. Lv. XVIII, 2-4)

L'enjeu paulinien consiste à démontrer que la prophétie est en train de s'accomplir : par la grâce de Jésus Christ, les nations sont sauvées. Notons que l'oracle se lit en plusieurs lieux du Testament des douze Patriarches : « Car le Seigneur suscitera quelqu'un de Lévi, en tant que grand prêtre, et de Juda, en tant que roi, Dieu et homme. C'est lui qui sauvera toutes les nations et la race d'Israël. » (Test. Sim. VI, 2). La grande perspective de la fin des temps vient avec la conversion des nations : « Tous les peuples rendront gloire au Seigneur à jamais. » (Test. Jud. XXV, 5) ; « Jusqu'à ce que le Très-Haut visite la terre et qu'il vienne lui-même [comme un homme manger et boire avec les hommes] et qu'il écrase la tête du dragon sur l'eau. Il sauvera Israël et toutes les nations, Dieu assumant un rôle d'homme. » (Test. Aser VII, 3) ; « Toutefois, le Temple de Dieu sera dans votre lot, et le dernier sera plus glorieux que le premier ; les douze tribus y seront rassemblées avec toutes les nations, jusqu'à ce que le Seigneur envoie son salut par la visite d'un prophète unique. Il entrera dans le premier Temple, là le Seigneur sera insulté et il sera élevé sur le bois. Le rideau du Temple sera déchiré et l'Esprit de Dieu descendra sur les nations, comme un feu qui se répand. Et montant du Cheol, il passera de la terre au ciel. Je sais quelle sera son humilité sur la terre et sa gloire dans le ciel. » (Test. Ben. IX, 2-5).

Il nous semble suffisamment clair que l'apôtre voit dans l'avènement du Christ l'accomplissement de « prophéties » qui n'ont cependant été proclamées qu'à la gloire du Maître de justice. Rien ne nous interdit de penser que dans l'idée de Paul, comme dans celle des Nazaréens, les deux personnages ne font plus qu'un au sein du même mythe. L'idée de « prophète unique » laisse déjà penser à une interpolation nazaréenne du texte. Certains critiques ont voulu voir des interpolations chrétiennes nombreuses dans le Testament des douze patriarches, afin de donner une explication du texte qui ne remette pas en cause la doctrine fondamentale du christianisme. Les écrits de la bibliothèque de Qoumrân nous laissent découvrir le terreau religieux et culturel sur lequel surgit la vision du Christ. Les fragments découverts, publiés en leur intégralité, nous donneraient peut-être la preuve formelle que la mythologie chrétienne s'est formée sur l'espérance essénienne, tout comme les mythes bibliques de la Genèse constituent une reprise des légendes sumériennes.

L'apôtre engage une controverse sur Abraham, la foi et les promesses, devant un public qui défend sa propre doctrine, contre l’interprétation évangélique (Damas VIII, 14-18 et B, 1, 26-32). La foi des Saints, fidèles au « Chercheur de la loi » (Ibid. VI, 7), se trouve brutalement contrariée par la prétention de l'apôtre à proclamer la fin de la Torah au nom de Jésus Christ. Les Goyim convertis par l'apôtre n'ont rien des Prosélytes qui se joignent au vrai Israël après une longue initiation et une somme de garanties. Ils n'adhèrent ni à l'esprit de la Torah, ni à l'esprit saint de la Communauté.

Face aux Pharisiens ou aux Sadducéens (associés dans les affaires de la théocratie judéenne), Paul ne s'engagerait pas dans une controverse aussi fondamentale. Il n'aurait à revendiquer avec tant de force, ni la filiation d'Abraham, ni l'héritage des promesses. Ces deux partis ne situent pas leur pouvoir dans une idéologie du reste ou dans l'aventure « des rescapés de la terre » (Damas II, 11 et III, 13). La tradition essénienne est concurrente. Elle revendique déjà l'héritage d'Abraham. La Communauté s’affirme comme le vrai Israël (Guerre XIV) (Règle I, 9) (Damas XII, 11) (voir Ps. Sal. IX, 8-9). Paul tire à lui l'héritage, pour justifier que la conversion des nations intervient par la foi, en dehors de la loi.

Les partis installés, Pharisiens et Sadducéens, ne se sentent pas concernés par la question de l'authenticité de leurs traditions. La loi de Moïse (qu'ils servent différemment), accomplit les promesses dont ils sont les héritiers légitimes (Dt. I, 1-12). Désignés par le Juste du doux nom d' « Aspic » (Hy. II, 28 ; III, 12, 17) et par Jean, de celui de « vipère » (Mt. III, 7), les Judéens se targuent de toujours bénéficier, devant le Seigneur, de l’héritage du patriarche. Ils semblent, au pire, en position d'attente face à l'histoire. En concurrence avec la Communauté des Saints, mais également avec la Communauté des Nazaréens, l'apôtre tente de prendre Abraham à son avantage et d'établir l'universalité du règne de Dieu en dehors de la Torah : « Car si l'héritage est fonction de la loi, il n'est plus fonction de la promesse. Or le don de Dieu à Abraham a été fait par une promesse. » (Ga. III, 18).

Pour Jean, prophète du repentir, Abraham a obéi à Dieu, principe des lois. Il est le modèle du dépassement de la Torah, certainement pas celui de son ignorance. Le mérite d'Abraham n'est pas donné par voie légale. Le patriarche est l'exemple à suivre pour chaque prétendant à l'immersion. Nous avons déjà évoqué les paroles suivantes mises dans la bouche de Jean le Baptiste : « Et n'allez pas dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père ; car je vous dis que Dieu peut de ces pierres susciter des enfants à Abraham. » (Mt. III, 9) (voir Lc. III, 8). Jean n’invalide pas le fait de la race comme principe de salut. Le croire serait paradoxalement en faire un paulinien. Mais il semble plutôt que Jean refuse que les Hébreux se prévalent du mérite acquis par Abraham lors de l’acceptation du sacrifice d’Isaac (« Aqédah »). Pour Jean, le mérite s'acquiert individuellement non seulement par le retour à l'observance de la Torah ou encore par la conversion, mais probablement par son dépassement (voir Lc. XIX, 9 : « [Zachée] lui aussi était un fils d'Abraham »). Ainsi, dans l'enseignement du baptiste, nul ne peut se prévaloir du mérite d'Abraham pour être justifié selon la Torah. Abraham devient le modèle dans l’accomplissement de soi-même au service de Dieu.

L’on comprend que dans la controverse qui l'oppose à la Communauté des Saints, l’apôtre ne puisse abandonner l'argument majeur que représente le modèle patriarcal. Il proclame l'obéissance d'Abraham à la foi : « N'étends pas la main sur le garçon et ne lui fais rien, car maintenant je sais que tu crains Elohim et que tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique. » (Gn. XXII, 12). Le mérite (« zekhout ») qui en résulte : « Puisque tu as fait cette chose et tu n'as pas refusé ton fils, ton unique, je te bénirai et je multiplierai ta race comme les étoiles des cieux et comme le sable qui est sur le rivage de la mer, si bien que ta race occupera la Porte de ses ennemis. En ta race se béniront toutes les nations de la terre, parce que tu as écouté ma voix. » (Ibid., 16-18).


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