Le chemin de Damas


La loi spirituelle transparaît dans la création asservie


La loi universelle de la conscience

1 - La loi spirituelle transparaît dans la création asservie

e Livre d'Hénoch enseigne que l'ordre de la création atteste l'existence de Dieu :

« Réfléchissez à toutes ces œuvres et reconnaissez que c'est un Dieu vivant à tout jamais qui a fait toutes ces œuvres. » (1 Hé. V, 1)
« Dans ses œuvres, en effet, depuis la création du monde, on voit par l’intelligence ce qu’il a d’invisible : sa puissance éternelle et sa divinité. » (Rm. I, 20)

Selon le prophète, les hommes se sont écartés des règles (naturelles) données par le créateur : « Or, vous, vous avez changé vos œuvres. » (Ibid. 4) (Rm. I, 25). Les sanctions (naturelles) transparaissent au cœur de la création, comme autant d’expressions de « la colère de Dieu » (Ibid. I, 18). Parce qu'un événement malheureux succède à un acte d'homme, l'intelligence doit en déduire que cet acte est contraire à une loi non révélée (1 Co. XI, 30). Chacun doit apprendre à connaître cette loi, par sa propre expérience aussi bien que par celle des autres. L'injustice se définit comme l'écart de l'acte par rapport à la loi. La colère de Dieu mesure la faute et la sanctionne (Rm. I, 18). Le retour à l'ordre est attendu de la juste pratique des lois naturelles (Règle III, 15-16) (Jub. V, 13) et des règles du temps (Règle I, 14-15). La Torah positive la loi naturelle.

Les prophètes voient venir le courroux divin comme conséquence des transgressions du peuple. La colère s'exprime par les coups que les empires assènent à Israël. Relevons, par exemple, dans la tradition essénienne : « Alors la colère de Dieu s'enflamma contre leur congrégation, dévastant toute leur multitude, et leurs œuvres furent une impureté devant lui. » (Damas II, 1) (prise de Jérusalem par Pompée en 63 av. J.C.). Pour assouvir sa colère, Dieu utilise le glaive de Bélial (« l'ennemi ») (Ibid. VIII, 2). Il use de même des éléments de la nature comme d’un fléau. Ceux-ci procèdent également de la création seconde, asservie aux lois de Satan (Rm. VIII, 21) (Jub. V, 2).

La colère de Dieu qui se « dévoile du ciel contre toute impiété et injustice des hommes » (Rm. I, 18), appelle la référence prophétique : « Yhwh fera entendre la majesté de sa voix et fera voir l'abaissement de son bras, dans la rage de la colère, avec une flamme de feu dévorant, avec la rupture de la nue, une ondée de pierraille de la grêle. » (Is. XXX, 30) ; « Voici que ma colère ardente se déverse sur ce lieu, sur l'homme et sur la bête, sur l'arbre de la campagne et sur le fruit du sol, elle brûlera et ne s'éteindra pas. » (Jr. VII, 20) ; « Je ferai éclater dans ma fureur un vent de tempête, une averse torrentielle se produira par suite de ma colère et, par suite de la fureur, il y aura des grêlons pour la destruction. » (Ez. XIII, 13) ; « Quand il obstruera les fenêtres du ciel et empêchera la rosée et la pluie de descendre à cause de vous, que ferez-vous. Et quand il enverra sa colère contre vous et contre vos œuvres, ne le supplierez-vous pas ? » (1 Hén. CI, 2-3). La colère de Dieu « tremble la terre » ! (Is. V, 25) (Jr. X, 10).

Dieu se manifeste. Il montre depuis toujours la voie de la vérité. Le chapitre premier de la Lettre aux Romains rencontre le chapitre IV des Oracles Sibyllins (voir Rm. I, 20 et Or. Sib. IV, 10-18 ; voir Rm. I, 21-30 et Or. Sib. IV, 24-33). Néanmoins, chez Paul, ce n’est pas dans la nature phénoménale que Dieu se rencontre. Il se découvre dans la transparence du voile dont l’environnement naturel recouvre la création première. La capacité à percevoir Dieu n’appartient qu’à « l'intelligence » de l'esprit. Dieu se perçoit au-delà du monde des apparences, à travers l’image de la nature terrestre, des choses et des hommes.

Paul n'insiste pas sur la création éphémère. Il ne peut y voir que la lutte incessante de volontés contraires, acharnées à survivre dans l’affliction et les souffrances, pour finalement trouver la mort. Il dit clairement que la nature subit la domination de « celui » qui l'a soumise en esclavage (Rm. VIII, 20). Lorsqu’il souligne les œuvres divines, perceptibles « depuis la création du monde » (Rm.. I, 20), il n’évoque pas les sensations liées à la magnificence de la terre et de l’espace sidéral. Il ne connaît de vérité qu'en l'esprit invisible et ineffable, en les « œuvres » d’amour qui l'accompagnent (Ibid. 20). L’esprit prend vie dans la conscience éclairée des hommes. Il leur donne d'agir conformément à l'impératif de sa loi (Ibid. II, 15). Les fruits qu’il porte ne s'épanouissent nullement dans « la mer poissonneuse, la terre et les fleuves, l'orifice des sources pérennes, les créations prévues au profit de la vie, les pluies qui font venir à la fois la moisson des guérets et les arbres, la vigne et l'olivier » (Or. Sib. IV, 13-17) (voir Si. XVI, 24-30).
N'oublions jamais le cri céleste de la foi paulinienne : « Qui me délivrera du corps de cette mort ! » (Rm. VII, 24). Autrement dit, de cette malheureuse condition terrestre. La douceur de la vie éternelle n'est pas dans les fruits de la terre mais dans « le fruit de l'esprit » (Ga. V, 22). L'homme de foi cueille déjà les prémices (2 Co. I, 22). Ils sont « amour, joie, paix, générosité, prévenance, bonté, fidélité » (Ga. V, 22).

Le passage suivant, tiré du Testament des douze patriarches, peut encore nous faire connaître l'environnement traditionnel de la proclamation évangélique :

« Ne vous empressez donc pas de corrompre vos actions par cupidité ou, par de vaines paroles, de séduire vos âmes, mais c'est en gardant le silence dans la pureté du cœur que vous comprendrez comment saisir la volonté de Dieu et rejeter la volonté de Béliar [Rm. I, 25]. Le soleil, la lune et les étoiles ne changent pas leur ordre, de même, vous non plus, ne changez pas la loi de Dieu par le désordre de vos actions [Ibid. 19]. Les nations égarées ont abandonné le Seigneur, changé leur ordre propre et obéi à des idoles de pierre et de bois, à des esprits d'égarement [Ibid. 23]. Mais vous, mes enfants, n'agissez pas de la sorte ; reconnaissez dans le firmament, la terre, la mer, et dans toutes ses œuvres [Ibid. 20], le seigneur qui a fait l'univers, pour ne pas devenir comme Sodome [Ibid. 26-27], qui a changé son ordre naturel. De même, les Veilleurs, eux aussi, ont changé leur ordre naturel, eux que le Seigneur a maudits lors du déluge et à cause de qui il a rendu la terre inhabitée et inculte [Ibid. 18]. » (Test. Neph. III)

La relation (notée entre crochets) de ce texte de tradition essénienne avec le premier chapitre de la Lettre aux Romains (Rm. I, 18-32), est telle qu'il n'est pas possible d'ignorer l'empreinte laissée par l'enseignement de la Communauté dans la pensée de Paul. Il n’empêche que celui-ci s'en écarte irrémédiablement pour développer l'originalité d'une pensée désincarnée.

L' « hymne au créateur », dans le Règlement de la Guerre, nous donne à comprendre la rupture de l'esprit paulinien avec la doctrine essénienne d'une création matérielle idéalisée : « [C'est toi, ô Dieu, qui as créé] l'étendue du ciel, l'armée des luminaires et la charge des esprits et l'empire des saints, les réservoirs glo[rieux des eaux et des] nuées ; (c'est toi) qui as créé la terre et les lois de ses divisions en désert et en terre agréable, et tous ses produits, avec [ses] fru[its et] ses [semences], l'orbe des mers et les réservoirs des fleuves et la fente des abîmes, les créatures animales et les êtres ailées, la forme de l'homme et les géné[rations issues de] sa [semen]ce, la confusion des langues et la dispersion des peuples, la résidence des clans et le partage des territoires (...) Ces choses-là, nous les connaissons grâce à ton intelligence. » (Guerre X, 11-16).
Selon qu'elle est paulinienne ou essénienne, l'intelligence ne donne pas accès à la même révélation (Rm. I, 20). Rappelons seulement que, pour l'apôtre, la génération n'est nullement l'expression de la gloire divine, mais bien au contraire, le fruit du péché qui maintient l'homme en sa prison charnelle et terrestre (Rm. V, 12).

L'authenticité de Dieu (Rm. I, 18) se vérifie par l'universalité de l’esprit qu’il déploie. La référence immédiate à l'ordre du monde ou à l'ordre cosmique perd sa validité (Ga. IV, 10). La preuve de l'existence de Dieu n'est cosmologique que par contraste. Elle ne résulte pas de l’intuition des sens issus de l'incarnation, mais seulement de l'intuition spirituelle. Dieu se montre à celui qui ferme les yeux. Le pur amour, non point la bénédiction d'une bonne chaire, prouve la réalité de Dieu. La méconnaissance de cette « vérité » (Rm. I, 25) se caractérise par une vision naturelle du divin : soit par des représentations (Ibid. 23), soit par le caractère charnel des œuvres qui en résultent (Ibid. 24) (voir Or. Sib. IV, 27). Elle constitue un mépris de la réalité divine, la marque de l'impiété. Elle est la cause de tous les égarements, particulièrement de la sexualité. Les Hellènes jettent leur dévolu sur la chair. Ils pervertissent la relation humaine (Ibid. 26-31) (voir Or. Sib. IV, 34). Ils méconnaissent la seule relation vraie : la relation de l'esprit de vie. Le prix de l'impiété se paye par la disparition de l'homme sans esprit (Ibid. 32).

Lorsque Paul dit que « Dieu juge digne de mort quiconque fait ces choses » (Rm. I, 32), il s'adresse à ceux « qui savent » (Ibid. 32) : « Vous n'irez pas à la suite d'autres dieux, dieux des peuples qui seront autour de vous, car Yhwh, ton Dieu, au milieu de toi est un Dieu jaloux, la colère de Yhwh, ton Dieu, s'enflammerait contre toi et il t'exterminerait de la surface du sol ! » (Dt. VI, 14-15) (Ibid. 23) ; « L'homme qui couche avec un mâle comme on couche avec une femme, tous deux ont fait une abomination, ils seront mis à mort, leur sang est sur eux » (Lv. XX, 13) (Ibid. 26-27) (voir Lv. XX, 6-14). Les préceptes affirment le caractère « naturel » de la Torah. De même que la nature témoigne du créateur, l’exercice de la sexualité naturelle répond à sa volonté.
Néanmoins, si la vraie loi de Dieu peut être naturellement inscrite dans les pensées (Rm. II, 14-15), elle n'est pas, chez Paul, « naturellement » inscrite dans la création terrestre, quand bien même une loi se laisserait percevoir dans l'ordre des choses du monde (Rm. I, 26). Paul ne choisit-il pas délibérément de désobéir à la loi naturelle de la procréation ? (1 Co. VII, 1) (voir Gn. I, 28). La loi majeure de la création n’est donc point de Dieu, quoi que dise Elohim ! (Rm. I, 26-27) (Damas IV, 21) (Gn. 1, 28).

Asservie par la chute d’Adam qui l’entraîne et la constitue en sa matérialité destructible (Rm. VIII, 20), la création attend sa libération. « La guérison de la terre », dit le Livre d'Hénoch ; car « la terre entière a été dévastée par les œuvres apprises d'Azaël » (1 Hén. 7-8). Paul conçoit la libération comme le retour à l'état primordial indestructible, c’est-à-dire, avant l'incarnation et son accompagnement naturel (Ibid. 21) (1 Co. XV, 53). L’apôtre n'espère jamais qu'en un ordre véritablement céleste, après que le dernier des Parfaits aura regagné le ciel (1 Th. IV, 17).

Nous sommes très loin de l'idée hébraïque d'une préexistence de la Torah (la sagesse de Yhwh), au moyen de laquelle Dieu créa le monde (2 Hén. XXXIII 1-3). L’on comprend que si la Torah n’est point de Dieu, la création dont elle constitue le modèle, ne peut davantage l’être. Pour les Hébreux, la Torah s'impose effectivement comme loi naturelle, avant même de devenir la loi positive du Sinaï-Horeb. La pensée hébraïque en général (essénienne en particulier) guette la libération finale par un fait de guerre messianique. Se dresseront face à face les « fils de lumière » et les « fils de ténèbres » (Guerre I, I, 1), jusqu'à l'extermination de ces derniers coupables d'interférer dans l'ordre naturel des peuples et des hommes.


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