Le chemin de Damas


La Nouvelle Alliance


L'esprit des profondeurs

12 - La Nouvelle Alliance

ieu] qui nous a donné d'être au service d'une nouvelle alliance, non pas littérale mais spirituelle, car la lettre tue et l'esprit fait vivre. Et si le service de la mort aux lettres gravées sur pierres a été à ce point glorieux que les fils d'Israël ne pouvaient fixer des yeux la face de Moïse à cause de la gloire, aujourd'hui abolie, de cette face, comment le service de l'esprit ne serait-il pas plus glorieux ? » (2 Co. III, 6-8)
L'(ancienne) Alliance, contractée par Abraham (voir Gn. XV, 7-21 ; XVII), renouvelée par Moïse (voir Ex. XIX-XXIV), établit la base légale de la relation entre Israël et son dieu. La Torah stipule les termes du contrat. Le peuple reconnaît Yhwh comme l'unique Seigneur (voir Ex. XX, 3). Il s'organise et se conduit selon sa volonté. En contrepartie le dieu tient ses promesses et lui donne sa bénédiction (« berakhah »). Le pacte d’alliance (« berit ») scelle un arrangement qui oblige les deux parties. Il revêt la forme de l'authenticité d'un acte écrit.
L'on peut difficilement considérer que les relations « gratuites » qui lient le dieu d’amour et les convertis méritent strictement le nom d' « alliance ». Etabli dans le sanctuaire de la pensée humaine, Dieu ne pactise point. L'histoire des peuples ne le concerne pas. Il demande à l'homme de demeurer étranger aux affaires terrestres. Si bien qu’il est d'autant plus présent que celui qui l'accueille est éloigné du monde (1 Co. III, 16 ; VI, 19). La grâce que le Seigneur dispense, sans rien prendre ni échanger (Rm. III, 24), ne permet pas d'envisager une relation contractuelle, dont on sait que l'enjeu n'a jamais été que la conquête du monde et le repos du guerrier (Guerre XIX, 2-7). La grâce n'autorise pas de fonder une légalité comme moyen du projet qu’elle dévoile. La foi naît de l'esprit qui ne connaît point de loi. Elle donne à comprendre que le créé se sépare entre la part vaine du destructible (2 Co. III, 13) et la part de l'indestructible céleste (1 Co. XV, 53). S'il est « une main » de Dieu, elle se tend pour relever l'homme d'entre les morts, non point pour sceller une transaction agraire.

L'on peut raisonnablement penser que Paul ne reprend l'expression « Nouvelle Alliance » (Damas VI, 19) que pour mieux assurer la rupture. Il essaye d'entraîner les fidèles du pacte renouvelé entre le Seigneur et le nouvel Israël du Maître de justice. Paul ne peut ignorer qu'il utilise une formule déjà d'actualité dans la Communauté des Saints, et que sa seule reprise prend nécessairement un tour polémique. Elle signe probablement le schisme. Il est caractéristique que l'expression soit absente des Memoria de Matthieu. Lorsque cet écrit reprend la formule paulinienne de la grâce rendue par le Christ sur le pain et la coupe (1 Co. XI, 23-26), le terme « Nouvelle » est omis (Mt. XXVI, 28), comme si l'expression avait pris une connotation paulinienne.
L'on apprend par l'Ecrit de Damas, que des Saints ont fait défection du fait des persécutions, dont on peut penser que Paul (alors nommé Saül) y fut employé (Php. III, 6). Mais également, semble-t-il, à cause des prédications de l'apôtre qui appellent à une nouvelle conversion des exilés (Ibid. I, 1, 5).

« Et il en est selon le même cas pour tous ceux qui méprisent (les ordonnances), les premières et les dernières (...) Selon le même cas que leurs compagnons qui sont retournés avec les hommes de raillerie, ils seront jugés pour avoir prononcé des paroles d'égarement contre les préceptes de justice et méprisé l'Alliance et le Pacte qu'ils avaient contracté au pays de Damas, et qui est la Nouvelle Alliance : et il n'y aura pas pour eux ni pour leurs familles de partage dans la Maison de la loi. » (Damas B, II, 8-13).
« Pareillement, tous les individus qui sont entrés dans la Nouvelle Alliance au pays de Damas, mais sont retournés et ont trahi et se sont écartés du Puits d'eaux vives, ne seront pas comptés dans l'Assemblée du peuple ni inscrits dans leur registre depuis le jour où fut enlevé le Maître unique jusqu'à l'avènement de l'Oint issu d'Aaron et d'Israël. » (Ibid. B, I, 33-II, 1).

Notons avec intérêt que l'exécution du Juste fut déterminante pour le ralliement d'une part de la Communauté des Saints à une autre cause. Nous n’en voyons point d’autre que celle des Nazaréens ; la mort du Maître favorisant quelques ralliements.
« La Nouvelle Alliance » (2 Co. III, 6) proposée par Paul ne se situe plus dans le contexte fondateur d'un peuple. Elle n'est pas un moment de l'histoire, parce qu'elle affirme l'homme contre le peuple. L'on peut même dire qu'elle est destructrice d'Israël, puisqu'elle lui ôte tout ce qui fait son existence : ses privilèges, ses traditions et ses lois. « La Nouvelle Alliance » paulinienne se veut déjà comme la fin de l'histoire. Elle n'est point un recommencement, mais une espérance en dehors du temps, en regard d'une espérance terrestre qui court vers son projet. Elle est sans espace géographique ou social vers lequel tendre. Bref, elle est contradictoire avec ce que nous pouvons entendre par « le sens de l'histoire ». Fortement connotée par « la Nouvelle Alliance » (Damas B II, 12) de la Communauté des Saints exilés au pays de Damas, l'expression paulinienne se superpose pour mieux s'opposer. Dans le discours de l'apôtre, les mots perdent leur sens, tout en se raccrochant à « l'alliance des patriarches » (Ibid. I, 4 ; VI, 2 et B, I, 28).

La proclamation par Paul d'une nouvelle alliance ne peut pas davantage se comparer (en son principe et son projet) avec les prophéties attribuées à Jérémie ou à Isaïe. L'oracle de Jérémie pour une nouvelle alliance est à situer sous le règne de Sédécias (597-587 av. J.C.), entre les deux attaques chaldéennes contre Jérusalem : « Voici que des jours viennent -oracle de Yhwh- où je conclurai avec la maison d'Israël et avec la maison de Juda une alliance nouvelle, non pas comme l'alliance que j'ai conclue avec leurs pères, au jour où je les ai pris par la main pour les faire sortir d'Egypte, eux qui rompirent mon alliance, bien que je fusse leur maître -oracle de Yhwh. Car voici l'alliance que je conclurai avec la maison d'Israël, après ces jours-là -oracle de Yhwh- je mettrai ma loi dans leur sein et je l'écrirai sur leur cœur, je deviendrai leur Dieu et, eux, deviendront mon peuple. Ils n'auront plus à instruire chacun son prochain, ni chacun son frère, en disant : Connaissez Yhwh ! car, eux tous, ils me connaîtront, du plus petit jusqu'au plus grand -oracle de Yhwh- puisque je pardonnerai leur faute et je ne me souviendrai plus de leur péché. » (Jr. XXXI, 31-34).
Le prophète cherche à montrer le lien entre la Torah éternelle et la pérennité d'Israël et de Juda : « Si ces lois s'éloignaient de devant moi -oracle de Yhwh- alors la race d'Israël cesserait d'être une nation devant moi pour toujours ! » (Ibid., 36). Le châtiment de l'exil est vu comme la conséquence de l'infidélité d'Israël. La restauration du peuple à Jérusalem est alors consécutive au pardon de Yhwh. La nouvelle alliance de Jérémie appelle à un plus grand attachement d'Israël à son Seigneur. En son exil babylonien, le peuple manque à son devoir de fidélité. Yhwh et sa Torah ne sont plus présents dans les pensées, la religiosité se relâche, l'existence même du peuple s'en trouve menacée.
Jérémie prophétise le retour d'Israël sous la domination des lois divines. Alors, l'on n'aura plus à reprendre l'enseignement de Yhwh et de la Torah, lesquels auront fait retour en la religiosité populaire. L'espoir de Jérémie n'est pas comparable avec l'espérance paulinienne. Il lui est même fondamentalement opposé, puisqu'il attend le renouveau de la puissance de la Torah. Cette loi, que Yhwh écrira dans les pensées et les mémoires, n'est nullement la loi (paulinienne) de l'esprit. Elle demeure la loi positive du Sinaï-Horeb, la constitution qui assure à Israël son existence. Jérémie ne reprend que les dernières volontés de Moïse (voir Dt. VI, 6-7).
Les chants du serviteur de Yhwh dans le Livre d'Isaïe appellent également à une nouvelle alliance : « Moi, Yhwh, je t'ai appelé, en vertu de la justice, je t'ai saisi par la main, je t'ai formé et je t'ai destiné à être l'alliance du peuple, à être la lumière des nations, à ouvrir les yeux aveugles, à faire sortir hors du cachot le captif, hors de la prison les habitants de l'obscurité. » (Is. XLII, 6-7) ; « Ainsi a dit Yhwh : Au temps de la faveur je t'exaucerai, au jour du salut je te secourrai. Je t'ai formé et je t'ai destiné à être l'alliance du peuple, pour que tu relèves le pays, pour que tu attribues des héritages désolés et que tu dises aux captifs : "sortez !" ; à ceux qui sont dans l'obscurité : "paraissez !" » (Is. XLIX, 8-9). Yhwh présente le serviteur dans le rôle messianique qui lui est destiné : il fera sortir le peuple d'Israël de l'exil de Babylone ; il relèvera le pays et redistribuera les terres (voir Jos. XVIII, 10). Comme toujours, l'alliance est un engagement d'Israël à être fidèle à son Seigneur et à ses lois, afin de couler des jours heureux sous sa bénédiction. Le symbole de la prison obscure comme lieu d'exil favorise l'image de la lumière de la libération. Nous sommes dans la première année de Cyrus (538 av. J.C.), le messie-roi qui ouvre une page nouvelle de l'histoire des Hébreux (voir Esd. I, 1 et Dn. I, 21).
Pour Jérémie, il s'agit d'appeler au retour de la fidélité à Yhwh (dans le sens même du testament de Moïse), par une vie religieuse de chaque instant, par l'observation zélée de la Torah, par le rabâchage des prières, par l'enseignement des lois et des traditions (Jr. XXXI, 31-34). Pour Isaïe, il s'agit de fonder de nouveau Israël après l'exil, sur les bases éternelles de la fidélité à Yhwh et à sa loi (Is. XLII, 6-7 et XLIX, 8-9). Rien de tel dans la proclamation paulinienne ! L'on pourrait dire que Paul n'attend (plus) rien de Dieu. Il attend tout de l'homme. Dieu n'a pas pris d'engagement. Il donne « gratuitement » sa grâce à celui qui met sa confiance en Jésus Christ (Rm. III, 24). La relation qui résulte du don de l'esprit et fait de l'homme le fils adoptif de Dieu (Rm. VIII, 15), revêt le sens de la communion de l'esprit, non point celui d'une relation d’alliance, serait-elle nouvelle.

Paul justifie la fin de l'ancienne alliance par le fait que les Dix Commandements (« Asèret ha-Dibberot ») sont un venin mortel pour l'homme (2 Co. III, 7). Les tables de l'Alliance sont de facture divine : « Yhwh dit à Moïse : "Monte vers moi à la montagne et sois là ! Je te donnerai les tables de pierre, la loi et la règle que j'ai écrites pour les instruire. » (Ex. XXIV, 12) ; « Puis il donna à Moïse, quand il eut fini de parler avec lui, au mont Sinaï, les deux tables du Témoignage, tables de pierre écrites du doigt de Dieu. » (Ex. XXXI, 18) ; « [Moïse] avait en sa main les deux tables du Témoignage, tables écrites sur leurs deux côtés, elles étaient écrites de part et d'autre. Or les tables étaient l’œuvre d'Elohim et l'écriture était l'écriture d'Elohim, gravée sur les tables. » (Ex. XXXII, 15). Les tables de l'Alliance portaient inscrits les Dix Commandements. L'événement du Veau d'or, dont l'on connaît le sanglant dénouement, amena Moïse, dans sa colère, à briser les deux tables (Ex. XXXII, 19). La crise passée, Yhwh dit à Moïse : « Taille-toi deux tables de pierre, comme les premières, et j'écrirai sur les tables les paroles qui étaient sur les premières tables que tu as brisées. » (Ex. XXXIV, 1). Les deux tables furent déposées par Moïse dans l'Arche de bois (Dt. X, 5) que le roi Salomon introduisit dans le (premier) Temple, dans « le Sanctuaire de la Maison » (1 R. VIII, 6). Avant sa mort, Moïse demanda aux Israélites de garder les Dix Commandements : « Ces paroles que je te mande aujourd'hui, elles seront sur ton cœur, tu les inculqueras à tes fils et tu en parleras, quand tu seras assis dans ta maison et quand tu iras par le chemin, quand tu te coucheras et quand tu te lèveras. » (Dt. VI, 6-7).
Tout manquement volontaire à cette loi est, en lui-même, puni de la peine de mort. De cette mort de mort qui devance le jour de l'inévitable mort. La peine capitale fut massivement proclamée et exécutée le jour même du don de la Torah, comme châtiment de l'infidélité des hommes : « Alors Moïse se tint debout, à la porte du camp, et il dit : "A moi quiconque est pour Yhwh !" et vers lui se rassemblèrent tous les fils de Lévi. Il leur dit : "Ainsi a parlé Yhwh, le Dieu d'Israël : Mettez chacun l'épée à la hanche ! Passez et repassez de porte en porte dans le camp, tuez, qui son frère, qui son compagnon, qui son proche !" Les fils de Lévi agirent selon la parole de Moïse et il tomba du peuple, en ce jour, environ trois mille hommes. Puis Moïse dit : "Recevez investiture aujourd'hui de par Yhwh car chacun fut contre son fils et contre son frère, pour qu'il vous donne aujourd'hui bénédiction!" » (Ex. XXXII, 26-29). Nous ne voyons point d'autre raison pour que l'apôtre fasse siens les Dix Commandements, dont assurément il retrouve la justification dans le discernement d'une conscience libérée. Paul condamne la Torah pour elle-même, en son principe coercitif.
La Torah et les Dix Commandements sont reçus comme source de vie par Israël : « Et maintenant, Israël, écoute les préceptes et les sentences que je vous enseigne, pour les mettre en pratique, afin que vous viviez et que vous entriez, pour le posséder, dans le pays que vous donne Yhwh, le Dieu de vos pères ! » (Dt. IV, 1). La loi constitutive donne à Israël le droit d'exister en tant que peuple sur la terre qui lui est attribuée. Il n'est jamais question dans la Torah que de gagner sa vie au sein d'Israël ; une vie qui trouve l’éternité dans le peuple. Ainsi parle Josué : « Si vous n'obéissez pas à [la voix de Dieu] et si vous êtes semblables à vos pères (morts aux désert en dehors de la terre parce qu'ils se sont opposés à Yhwh), vos œuvres seront corrompues, vous serez brisés et votre nom disparaîtra de la terre. » (Ant. Bib XX, 4). La vie éternelle est assurée à qui donne sa vie pour le peuple : « Qui donc serait attristé de mourir en voyant le peuple délivré ? » (Ibid. XL, 2). Si l'on parle de l'homme en tant que personne, comme le fait Paul, alors l'on peut dire que la Torah ne donne pas la vie mais la mort ; parce qu'elle porte en elle la peine capitale ; parce qu'elle ne délivre pas l'homme de sa finitude terrestre. Pire, elle l'y voue ! L'on peut même dire que la vie et la mort ont un caractère réciproque, elles participent de la même dialectique : « Vos yeux ont vu ce qu'a fait Yhwh à Baal-Peor, quand tous les hommes qui étaient allés à la suite de Baal-Peor, Yhwh, ton Dieu, les extermina du milieu de toi. Mais vous, qui êtes attachés à Yhwh, votre Dieu, vous êtes tous vivants aujourd'hui ! » (Dt. IV, 3-4). Si l'homme est en vie, c'est peut-être que Yhwh ne lui a pas encore donné la mort ! Celui-ci en rajoute, en jetant sa malédiction de génération en génération (Ant. Bib XI, 6).

Par son reflet lumineux, le visage de Moïse révélait aux yeux des Hébreux la présence de Yhwh (« Chekhinah ») (Ex. XXXIV, 29-35). L'on sait que Paul ne voit pas la présence de Dieu dans l'événement (2 Co. III, 13). Clairement, l'apôtre nie que la gloire de Dieu ait accompagné Moïse (Ant. Bib XII, 1). Celui-ci était au service de la condamnation (Ibid. 9) et de la mort (Ibid. 7). La gloire qui l'auréolait était bien trop pâle pour être divine (Ibid. 10).
La question est effectivement posée dans le Livre des Antiquités bibliques, où la tribu de Benjamin (celle à laquelle Paul revendique d'appartenir) avoue à Cénez avoir douté de l'origine divine de la Torah (Ant. Bib XXV, 11). La loi extérieure à l’homme n'a aucun fondement divin. Elle fut transmise par « des anges » (Ga. III, 19) (Jub. I, 27 et II, 1), rappelle Paul qui connaît bien le Livre des Jubilés. La puissance angélique au « service de la mort » (2, Co. III, 7) ne peut procéder que d'un principe éphémère. Le moment de fausse « gloire » passé (Ibid.), les Hébreux qui, en leur extrême naïveté ont voulu croire en la vérité des légistes, doivent avoir foi en la parole de Dieu qui parle en l'intimité de chacun (Ga. III, 20).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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