Le chemin de Damas


Penser selon l'esprit


L'esprit des profondeurs

8 - Penser selon l'esprit

a question de la luxure, dans la Communauté de Corinthe, nous permet, une nouvelle fois, de saisir la relation entre la pensée de Paul et la doctrine essénienne. La Règle de la Communauté enseigne : « C'est à l'esprit de vérité qu'il appartient d'illuminer le cœur de l'homme et d'aplanir devant l'homme toutes les voies de la véritable justice et de mettre en son cœur la crainte des jugements de Dieu (...) Mais c'est à l'esprit de perversité qu'appartiennent (...) les œuvres abominables commises dans l'esprit de luxure. » (Règle IV, 2-3, 9, 10).

Il semble que dans la question de l'amant de Corinthe, Paul ne se soit pas départi de la Règle. Tout au moins en ce qui concerne les vices qu'elle condamne et les vertus qu'elle glorifie. Peut-être même, dans sa façon de régler l'affaire (1 Co. V, 5). La Règle de la Communauté exige en effet l'exclusion définitive de celui qui faute contre la Torah : « Tous ceux qui sont entrés dans le Conseil de sainteté, ceux qui marchent dans la perfection de voie selon ce qu'il a prescrit, tout homme d'entre eux qui transgressera un point quelconque de la loi de Moïse, délibérément ou par relâchement, on le chassera du Conseil de la Communauté, et il ne reviendra plus. » (Règle VIII, 21-23) (Damas IX, 1) (voir Lv. XVIII, 8, 29). Cependant, l'apôtre ne fait, ici, aucune référence claire à « la Règle » (Rm. VI, 17). Nous pouvons penser que, contrairement à d'autres communautés (Ibid. XVI, 2), celle de Corinthe, à cet instant, l'ignore.

Paul n'impose pas « la vérité » contre « l'injustice » (Ibid. II, 8), dans le but de trancher la question. Il en appelle à sa propre pensée d'apôtre : « Au nom du seigneur Jésus, rassemblons-nous, vous et mon esprit avec la puissance de notre seigneur Jésus Christ. » (1 Co. V, 1). L'esprit de Paul est à l'évidence connu de ses frères convertis. A tel point qu’ils peuvent tenir une assemblée de la Communauté en présence de l’esprit, en dehors de la personne (Ibid.. 4). Il est indubitable que si Paul avait une référence légale à proposer, il le ferait ; au lieu de rechercher le subterfuge d'un mouvement de son propre esprit, dans le but d'imposer à d'autres le discernement qui leur fait défaut. Le principe de l’abrogation de la loi est sauf : l'obéissance reste due à l'esprit (de Paul) et non à quelque commandement de la Torah. L'on peut penser que l'apôtre est sur la tangente du cercle, que quelque mauvais esprit du droit le harcèle encore. La résolution du problème se complique, en l'absence de chef pour dire la loi dans la Communauté paulinienne.

L'Ecrit de Damas rapporte « la règle relative aux juges de la Congrégation » (Damas. IX, 4). Ceux-ci proclament un jugement selon la loi contre « quiconque méprise les commandements de Dieu » (Damas VIII, 19) et, particulièrement, contre l'iniquité dont il est ici question : les « commerces honteux » (Ibid. 7). Paul ne propose nullement un jugement prononcé par des juges établis (Damas IX, 4-10), mais une décision de l'assemblée de la communauté recueillie sur elle-même. Celle-ci ne se détermine pas selon une loi positive, mais selon un impératif de la conscience collective, qui n'a nul besoin d'être édicté pour être reçu (Rm. I, 26) (Damas IV, 20).

Le jugement de l'acte de l'amant, comme répondant de l'esprit de luxure, semble bien ne pas vouloir procéder de la loi positive, mais de la loi de l'esprit. L'argumentation de l'apôtre fait en effet appel à un jugement universel (1 Co. V, 1) (Rm. II, 14). Un code de lois n'est point requis, sinon l'impératif de la conscience, c'est-à-dire, la foi en l'esprit évangélique, qui dévoile à chacun la loi intérieure du discernement. La grâce révèle cette « loi de [l']intelligence » (Ibid.. VII, 23), autant qu'elle abroge la loi positive. Or, l'amant de Corinthe fait preuve d' « une inintelligence réprouvée » (Ibid. I, 28).

L'on peut encore répondre que la loi universelle de la conscience reprend l'idée de loi naturelle sur laquelle prétendait se fonder positivement la Torah. Certes, Paul reste empreint de l'idée que les choses créées ont une nature (Ibid. I, 26-27). Cependant, sur le chemin de la désincarnation, le projet évangélique libère aussi les hommes de cette loi naturelle qui soutient la création ancienne (1 Co. VII, 1).

La loi de l'esprit fait défaut à l'amant, certes, mais également aux membres de la communauté (Ibid. V, 2). Parce qu'il est personnalisé, l'esprit de Paul peut participer à une décision commune et enseigner cette loi sans pour autant la proclamer. Il porte une pensée que chacun connaît, conformément aux idées qu'elle développe et à l'action qu'elle déploie. L'esprit de l'apôtre impose sans doute un choix (Ibid, V, 4) ; certainement pas un système légal. Nous lui ôterions son charme et nous rendrions Paul infidèle à lui-même que de le croire. Il n'y a plus de liberté dans un système que la loi (positive) organise. Si l'esprit évangélique doit apparaître comme la loi d'un système intellectuellement clos, il devient ce qu'il cherche à vaincre. Or, il est indubitablement la fin de toute loi positive. Si l'on devait résumer la proclamation paulinienne en une seule phrase, elle serait la suivante : l'évangile témoigne de la contradiction fondamentale entre l'amour et le droit. Mais alors, comment résoudre le cas de celui qui se prétend frère sans en avoir les qualités spirituelles, puisqu'il n'est pas possible de lui opposer un texte de loi ?

L'individuation de l'esprit apparaît comme l'édification d'une personnalité libre, en contradiction avec une personnalité morale communautaire (Rm. V, 5). La liberté de penser de chaque converti de la Communauté est garantie, dès lors que leur jugement n'est pas encadré par une loi positive. L'on sait qu'il appartient à chacun d'édifier en lui-même une personnalité d'autant plus « forte » qu'elle est plus authentiquement spirituelle, c'est-à-dire, plus libre par rapport au jugement des autres et à la loi du monde (1 Co. XVI, 13). L'on peut toutefois penser que l'apôtre limite cette liberté par l'autorité de son esprit présent.

En fait, la faute de l'amant est imputable à son asservissement à « la loi du péché », dont il n'a pas l'intelligence (Rm. VII, 23). Si nous poursuivons la lecture de la Règle, nous comprenons que « l'institution de l'esprit de sainteté (fondée) selon la vérité éternelle » (Règle VIII, 3-4) constitue une « communauté universelle » qui se conduit selon la justice et le droit (Ibid. I, 2). Paul reprend l'idée que « l'esprit saint de la Communauté » (Ibid. II, 7) constitue une pensée collective, une intelligence partagée qui juge de l'impératif de sa propre conscience de groupe, mais pour lui, en dehors de toute référence à une loi positive.

Sans doute rétorquera-t-on enfin que l'on ne voit pas bien où se situe la liberté, quand l'homme qui a « la femme de son père » (1 Co. V, 1) ne peut demeurer à l'abri, dans la communauté paulinienne, ni des lois hébraïques ou de celles de l'Empire, ni des lois d'une nature qui s'oppose à la sienne. Or, la liberté paulinienne se mesure toujours selon le discernement de la conscience éclairée. Bafouer la loi de l'esprit et répondre à la convoitise des nourritures terrestres n'est jamais, pour Paul, le signe de la liberté, mais au contraire celui de l'esclavage à la « loi du péché » (Rm. VII, 20). Si le personnage dont il est question ne témoigne pas de sa qualité d'esprit, s'il n'a pas la liberté de refuser la loi de l'incarnation, alors, il faut en tirer les conséquences et ne point le reconnaître comme « frère ».


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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