Le chemin de Damas


La communion de l'esprit


L'esprit des profondeurs

6 - La communion de l'esprit

’oraison paulinienne est spirituelle. Elle ne saurait consister en une requête d’ordre terrestre. Elle porte une attention particulière à l'esprit saint de la Communauté, que le converti a reçu en bon partage (Rm. VIII, 26). L'esprit étant de Dieu, il n'est nullement besoin de requérir pour lui (Rm. VIII, 27). Que signifie donc l’exhortation de l’apôtre ?

« Mais je vous exhorte, frères, par notre seigneur Jésus Christ et par l’amour de l’esprit, à me soutenir en priant Dieu pour moi afin que j’échappe aux indociles de la Judée et que mon service à l’égard de Jérusalem soit accepté par les Saints. » (Rm. XV, 30-31)

L’œuvre consiste à apporter l'obole des communautés grecques, aux « pauvres » de Jérusalem (Rm. XV, 26). Le terme semble désigner les convertis issus de la Communauté essénienne. Nous possédons plusieurs indices de l'adhésion des « pauvres » à la Communauté nazaréenne. D’une part : « [Le Juste] qui annonce la bonne nouvelle [dans le tem]ps de ta bonté, évangélisant les humbles. » (Hy. XVIII, 14). D’autre part : « Les pauvres sont évangélisés. » (Mt. XI, 5) (Lc. VII, 22) Dans le verset de Matthieu, chaque infirmité est guérie par Jésus. Mais les pauvres ne sont point enrichis, ils sont évangélisés. Comme si en leur état résidait une infirmité particulière, ayant trait à la méconnaissance de la vérité. Suivant la citation d'Isaïe LVI, 1-2, les Memoria de Luc reprennent Matthieu de façon clairement allégorique : « pauvres », « aveugles », ne sont point des termes à prendre au sens premier. « Evangéliser les pauvres » (Lc. IV, 18) peut aussi s'entendre autrement qu'évangéliser les miséreux (comparer Lc. VI, 21 avec Com. Ps. II, 11).

Dans le contexte qui nous retient, l'expression « les pauvres » doit généralement s’entendre comme une désignation des Saints de la Communauté (Rm. XV, 31) :

« Haine éternelle envers les hommes de la Fosse à cause de leur esprit de thésaurisation ! Il leur abandonnera ses biens et les revenus du travail de ses mains, tel un esclave envers son maître et tel un pauvre en présence de celui qui domine sur lui. Mais il sera un homme plein de zèle pour le précepte et dont le temps est pour le Jour de la Vengeance. » (Règle IX, 21-23).

Les Pauvres de la Communauté ne vivent point leur pauvreté comme une mortification. Elle résulte du règne oppressif de Bélial, auquel participent les traîtres de Jérusalem et dont la fin est attendue au « Jour du Seigneur ». Dans le Commentaire d'Habacuc, « [les] pauvre » sont « [les] simples de Juda qui pratiquent la loi » (Com. Ha. XI, 2, 4-5) ; contre lesquels sévit « le Prêtre impie » (Ibid. 2). Il est intéressant de voir que dans le Commentaire du psaume XXXVII, ces pauvres, qui vivent dans la précarité, l'ascèse et l'insécurité (voir Ps. Sal. V, 2), forment des rêves d'abondance : « L'explication de ceci concerne la Congrégation des pauvres, qui acceptent le temps d'égarement et seront délivrés de tous les pièges de Bélial, et ensuite ils se délecteront tous des [plaisir]s de la terre et ils s'engraisseront de tous les délices de la chair. » (Com. Ps. II, 9-12) (voir Test. Jud. XXV, 4 et Ps. Sal. XVIII, 2 : « La confiante prière du pauvre »). Dans l'Ecrit de Damas, les « Pauvres du troupeau » (Damas B, I, 9) sont les fidèles du Seigneur qui seront sauvés « au temps de la Visite » (Ibid. 10). Ils sont, au sens propre, dans la pauvreté, par suite du vol (1 Co. VI, 10) « [des] fils de la Fosse » qui amassent « [d'] impures richesses d'iniquité » (Damas VI, 15). Selon le Règlement de la Guerre, Dieu leur donnera la victoire car « avec les Pauvres est [sa] main puissante » (Guerre. XIII, 14).

La quête est éminemment inscrite dans la proclamation de l'évangile comme un « fruit » de l'esprit qu'elle actualise (Rm. XV, 28, 30) (Ga. V, 22). Elle constitue à l'évidence un acte de solidarité. La prière que Paul sollicite vient des « enfants de Dieu » (Rm. VIII, 16). Ils possèdent l'esprit qui se parle à lui-même et s'adresse au Seigneur. Il ne s'agit point d'appeler à la foi (paulinienne) ceux de Jérusalem, mais, semble-t-il, de les circonvenir. Cette prière (Ibid. XV, 30) qui cherche à communier en un seul esprit se comprend mieux comme la révélation d'une puissance communautaire nouvelle que comme une demande d'intercession.
Néanmoins, dans le règne de la dualité des esprits, la prière qui appelle à la victoire des fils de lumière reste recevable. Ceux de Jérusalem ne devaient point y être insensibles : « Voyez donc, mes enfants, tout ce que produisent la patience et la prière jointes au jeûne. » (Test. Jos. X, 1) (voir Mt. XXI, 22). L'on trouve en 1 Hénoch « la prière des justes » qui cherchent à hâter le jugement (1 Hén. XLVII, 1). Elle est relayée par les anges « pour qu'[elle] ne soit pas sans effet devant le seigneur des Esprits » (Ibid. 2 ; XCVII, 3).

Dieu n'a pourtant nul pouvoir envers les mécréants de Jérusalem. Sa puissance vient en effet aux hommes par l'esprit qui actualise sa volonté. Les « indociles » (Rm. XV, 31) demeurent sous l'empire du monde et sous le joug de la Torah. N'ayant pas de part à l’esprit (puisqu'ils sont sous la loi), ils ne connaissent pas Dieu (1 Co. II, 14) et Dieu ne les connaît point (Ibid. VIII, 3). Si Dieu avait autorité sur eux, ils ne seraient certes plus dans l'erreur. Il n'empêche que les adversaires nazaréens ont autorité sur ces « pauvres » qui sont aussi des « Saints » (Rm. XV, 31).
Rappelons que si le terme « Pauvre » désigne les convertis de la Communauté, le terme « Saint » s'attache également à eux (Règle I, 1 ; Guerre III, 5 ; VI, 6 ; X, 10 : « Le peuple des saints de l'alliance » ; XII, 7 : « La congrégation de tes saints » ; XV, 14 ; Hymnes H, IV, 25 : « L'assemblée des saints » ; Flor. 4 ; voir 1 Hén. XXXVIII, 5 etc. ; Ps. Sal. IV, 8 etc.). Si l'on comprend que « les Saints » qui doivent accepter l'obole paulinienne, ne forment qu'un seul groupe avec « les Pauvres » qui doivent la recevoir, l'enjeu de la collecte s'éclaire. Il pourrait résider dans l'évangélisation (et donc le témoignage) des adeptes du Maître de justice exilés à Damas ou présents à Jérusalem (voir Mt. XI, 5).

Que devient la prière que l'apôtre appelle de ses vœux, s'il est inutile de s'adresser à Dieu « qui sait à quoi tend l'esprit » (Rm. VIII, 27), et si Dieu n'a pas de pouvoir sur les hommes sans esprit ?
Paul exhorte par Jésus Christ à un témoignage de foi, et par l'amour de l'esprit, à une fraternité solidaire. Il ne peut requérir de ses « frères » (Ibid. XV, 30) qu'une intensité spirituelle communicative, « une démonstration d'esprit et de puissance » (1 Co. II, 4) à l'intention des mécréants de Jérusalem et des « Pauvres » consacrés. Nous éviterons de parler de pression morale (Rm. XV, 30). Paul refuse, en effet, le jugement des hommes.
L’exhortation appelle à la force de conviction des convertis (pauliniens), afin qu’ils aident l'apôtre dans sa propre intention d’ébranler les certitudes nazaréennes. Parce que cette puissance communautaire se communique comme une sorte d'émanation dolente de l'esprit de Dieu, elle est aussi une prière. Nullement une prière d'intercession puisque à Dieu, rien ne peut être véritablement demandé, pas même la grâce. L'oraison silencieuse monte à lui en tant que prière en esprit, « par des gémissements indicibles » (Ibid. VIII, 26).
Le projet formulé (Ibid. XV, 31) ne peut se comprendre comme la formule de la prière, dès lors que l'esprit seul « sollicite », en l'absence probable de paroles formelles (Ibid. VIII, 26) (voir Mt. VI, 7).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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