Le chemin de Damas


Fils de Dieu


L'esprit des profondeurs

4 - Fils de Dieu

la vie selon le mode d'être du corps incarné s'oppose la vie selon le mode d'être du corps céleste ou de l'esprit (1 Co. XV, 40). Le premier mode a une fin certaine : la mort (Rm. VIII, 13). Le second mode déploie la puissance de l'esprit jusqu'à vaincre la fatalité de la glèbe (Hy. XII, 26). Le converti doit parvenir à se libérer de « la loi du péché et de la mort » (Rm. VIII, 2). Il doit « faire mourir les actes du corps » (Ibid. 13), afin d'accéder à la vraie vie : l'éternelle. Ce dernier enseignement ne peut être entendu comme une proclamation morale de l'apôtre, sauf à méconnaître le fondement idéaliste et subversif de sa pensée. Il s'agit toujours de défaire la structure légale de la sagesse conventionnelle. Sans autre référence que celle de l'esprit saint qui parle en sa conscience, le Spirituel trouve en lui-même sa propre détermination. Il n'obéit qu'à son propre jugement (I Co. II, 15).

Selon la tradition essénienne, Moïse implore ainsi la grâce divine : « Crée-leur un esprit droit. Que l'esprit de Bélial ne les domine pas en les rendant coupables devant toi et en les détournant de tous les sentiers de la justice (...) Crée-leur un cœur pur et un esprit saint, et qu'ils ne restent pas pris au piège de leurs péchés. » (Jub. I, 20-21). Le Seigneur assure Moïse de sa fidélité. Il accorde sa paternité aux fils d’Israël en leur donnant en partage « un esprit saint » :

« Je les purifierai en sorte qu'ils ne se détourneront plus de moi, depuis ce jour et jusque dans l'éternité. Leurs âmes s'attacheront à moi et à tous mes commandements, ils accompliront mes commandements et je serai leur père et ils seront mes enfants. Ils seront tous appelés enfants du Dieu vivant, et tous les anges et tous les esprits les reconnaîtront et sauront qu'ils sont mes enfants, que je suis leur père véritable et légitime et que je les aime." (Jub. 23-25) « Car ceux qui sont menés par l’esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. » (Rm. VIII, 14)

Les éléments de la controverse sont réunis. Qui prétendra en vérité à la filiation divine, de ceux qui portent l'esprit de la loi ou de ceux qui proclament la loi de l'esprit ? L'on sait que pour l'apôtre, la filiation ne tire point son principe de la génération de ce monde. Elle s'acquiert par l'esprit de Dieu que le converti reçoit en dehors de la Torah (Rm. VIII, 15). Seul le Parfait peut s'en prévaloir. Si l'obéissance à la loi doit assurer la filiation (Jub. 1, 20), la cause est entendue, puisque l'on sait que la loi n’est jamais obéie (Ant. Bib XIX, 9) (Ga. II, 10). En son incarnation, l'homme imparfait n'est pas fils de Dieu. Peut-il être malgré tout l’œuvre de sa création ? Il ne peut élever la voix pour crier « Abba, Père ! » (Rm. VIII, 15), serait-il fils d'Israël ! La lecture du recueil des Hymnes nous fait entendre comment le Juste reconnaît en Dieu son père, tandis qu'il ignore, pour lui-même, toute filiation charnelle : « C'est toi qui prendras soin de moi ; car mon père ne m'a pas connu et ma mère m'a abandonné à toi. Car tu es un père pour tous tes [fils] de vérité » (Hy. IX, 29-35) (voir Mt. XII, 48-50). L'obéissance à la Torah guidée par l'esprit saint authentifie donc la filiation légitime.

Le dieu des Hébreux est souvent appelé « père » : « O notre père » (Chema, 2ème Bén.) (voir Test. Jud. XXIV, 2 ; Or. Sib. III, 277 : « Le père immortel de tous les dieux et de tous les hommes » ; III, 550 ; V, 284, 328, 359, 498, 500 ; Test. Jb. XXXIII, 3, 9 ; XXXIX, 2 ; XLVII, 11 ; Test. Abr. IX, 7 : « Le père invisible » ; Vie Adam XXXV, 2 ; XXVII, 4 ; XXXVIII, 1 ; Ap. Elie I, 8). Les fils d'Israël appellent leur Dieu « père » parce que Yhwh parla ainsi à Pharaon : « Mon fils premier-né est Israël. » (Ex. IV, 22). Nous avons dans le Livre des Jubilés : « Le Seigneur apparaîtra (alors) aux yeux de tous, et tous sauront que je suis le Dieu d'Israël, le père de tous les enfants de Jacob et roi sur le mont Sion pour toute l'éternité. » (Jub. I, 28). Yhwh est le père « légitime » (Ibid. I, 25). Mais Paul conteste la paternité transmise par la génération d'Israël. Il lui oppose l'adoption paternelle par l'esprit de Dieu en l'homme.
Paul se retrouve avec le Maître de Justice pour dénier aux Judéens la filiation spirituelle. Néanmoins, sa raison diffère grandement. L’apôtre ne leur dénie point la filiation parce qu'ils ne témoignent pas de la connaissance vraie de la Torah que donne l'esprit, mais tout aussi rudement parce qu'ils demeurent attachés à une loi qu'il juge incompatible avec l'impératif spirituel. L'apôtre dénie indubitablement la filiation divine aux Hébreux et aux Prosélytes qui adhèrent à Jésus Christ tout en refusant de rompre avec la Torah (Ga. V, 4). Quelle que soit leur fidélité à Jésus, ils n'ont pas eu l'intelligence de la révélation (Rm. III, 21). Ils n'ont pas reçu l'esprit de grâce. Ils persistent dans leur condition d'esclave (Rm. VIII, 15). De fait, ils appartiennent à une autre filiation.

« Jésus leur dit (aux Judéens) : Si Dieu était votre père, vous m’aimeriez, car c’est de Dieu que je suis sorti et que je viens. Je ne suis pas venu de moi-même, il m’a envoyé. Pourquoi ne reconnaissez-vous pas mon langage ? c’est que vous ne pouvez entendre ma parole. Vous avez pour père le diable et vous voulez ce que désire votre père. Il était homicide dès le principe, il ne s’est pas tenu dans la vérité parce qu’il n’a pas de vérité en lui. Quand il ment il tire de son fond ce qu’il dit parce qu’il est menteur et père du mensonge. Et moi, parce que je dis la vérité, vous ne vous fiez pas à moi ? » (Jn. VIII, 42-45)

L'identité de l'esprit de Dieu et de l'esprit reçu (Ibid. 16) constitue, pour Paul, le signe probant de la divinité de la filiation. L'on peut certes objecter que la preuve par la Torah (Ex. IV, 22) vaut bien la preuve par l'esprit. Les Hébreux, comme les Pauliniens, se tournent en effet vers Dieu, « le Père ». Cependant, pour Paul, il n'est autorisé d'appeler le Seigneur du nom de « père » que dès lors que l'on est entré véritablement en sa filiation, après avoir été racheté par lui de l'esclavage de la Torah (Ga. IV, 3-7).
Il n'y a point de doute, le Père est le Dieu de Jésus Christ (Rm. XV, 6 ; 1 Co. I, 3 ; 2 Co. XI, 31). Paul insiste par nécessité (Rm. I, 4 ; 2 Co. I, 2-3 ; Ga. I, 1-5). La force du postulat de l'unité de Dieu (Rm. III, 30) amène chacun à revendiquer concurremment la paternité divine et à rejeter l'adversaire dans une généalogie qui n'est pas toujours clairement annoncée, mais qui correspond à la paternité de Bélial (Flor. I, 7-9) (Jub. XV, 33-34) (voir Asc. Is. IX, 14). Quel est donc en effet ce dieu de la loi qu'ils appellent « Père » par erreur, sinon par fausseté ? Le maître « des anges » (Ga. III, 19), répond Paul, ou « le dieu de cet âge-ci » (2 Co. IV, 4). Mais pour les Hébreux, il s'agit assurément du Seigneur-Dieu. Paul n'a aucune raison à dénaturer la divinité de Yhwh, si ce n'est dans le but de s'émanciper de la Torah (qui affirme le dieu des Hébreux autant que celui-ci la fonde) et de postuler un autre dieu sans jamais pouvoir le dire clairement.

La filiation divine donne accès à l'héritage de Dieu (Rm. VIII, 17). En Deutéronome, Israël représente le bien que Yhwh s'est donné avec peine et puissance (Dt. IX, 29), en le fondant « dans le creuset de fer » (Ibid. IV, 20). Il constitue l' « héritage » de Dieu (Ibid. 20). Moïse exhorte le Seigneur de ne point détruire « [son] peuple et [son] héritage » (Dt. IX, 26 ; voir Jub. I, 19, 21 ; Ant. Bib. XIX, 8, 9). « Héritage » (Ps. Sal. VII, 2 ; Ps. XIV, 5 : « Le lot et l'héritage de Dieu, c'est Israël » ; Ant. Bib. XXVII, 7 ; XXX, 4 ; XXXIX, 7 : « Que soit pour toi en héritage cette nation que tu as possédée dès l'origine, que tu as toujours préférée, pour laquelle tu as fait des demeures et que tu as fait entrer dans la terre que tu avais juré de lui donner ! » ; Ant. Bib. XLIX, 6 ; 4 Esd. VIII, 16, 45 ; 2 Ba. V, 1). Il est dit à Lévi : « Tu vivras de l'héritage du Seigneur. » (Test. Lévi II, 12). Dans le Livre des Antiquités Bibliques, le vieux Josué parlant à Yhwh mentionne les fils d'Israël comme les « héritiers » du Dieu (Ant. Bib. XXI, 2).
Le peuple est à la fois l'héritage de Yhwh et tant qu'il constitue son bien propre et il est héritier en tant qu'il hérite des promesses (Ps. Sal. XII, 6). « Que [Dieu Shaddaï] t'accorde les bénédictions de ton père Abraham, à toi (Jacob) et à ta descendance après toi, afin que tu hérites la terre où tu as émigré et toute la terre que le Seigneur a donnée à Abraham. » (Jub. XXVII, 11). Pour l'auteur des Jubilés (qui reprend Gn. XXVI, 2-5) le dieu des patriarches promet à Jacob : « Je donnerai à ta race toute la terre qui est sous le ciel, ils exerceront le pouvoir parmi les nations, comme ils le voudront, puis ils rassembleront toute la terre et en hériteront pour toujours. » (Jub. XXXII, 19). Esdras, dans le livre quatrième, revendique, pour Israël, le monde en héritage : « Si le monde a été créé pour nous, pourquoi n'entrons-nous pas en possession de ce monde qui est notre héritage ? » (4 Esd. VI, 59). Dans le premier Livre d'Hénoch, ce sont les élus qui « hériteront la terre » et non plus le peuple en tant que tel (1 Hén. V, 7). L'héritage dans le sens paulinien n'est évidemment point constitué de biens fonciers à conquérir. L'esprit et non le sang fait l'héritier, l’héritier d'une promesse que la foi assure.
Tandis que le Juste participe à l’arrangement de la création suivant la volonté de Yhwh, le Parfait prend part à l’édification de l’œuvre divine, manifestée à l'intelligence de la conscience (Rm. II, 15). Il participe à l’effacement de la création asservie depuis la chute d'Adam (Rm. VIII, 20). La référence du Juste se trouve dans la nature des choses, selon ce que la Torah enseigne. Celle du Parfait vise la création première, selon l’esprit de Dieu.


cathares, philosphie cathare, catharisme

Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





Cathares, catharisme, philosophie cathare