Le chemin de Damas


L'âme et l'esprit


L'esprit des profondeurs

1 - L'âme et l'esprit

'homme spirituel participe à un mode d'être céleste, l'homme psychique à un mode terrestre (1 Co. XV, 40). Adam1 est le modèle de celui-ci, Jésus Christ le modèle de celui-là (Ibid. 47). L'antinomie que crée Paul, entre l'Adam terrestre et le Christ céleste (1 Co. XV, 45), se retrouve d'une façon toute différente en 2 Baruch qui oppose Adam et Moïse. Le premier est l'homme des ténèbres qui fait fi du commandement de Dieu : « Il a désobéi à ce qui lui avait été ordonné » (2 Ba. XVII, 2). Le second représente l'homme de la lumière qui obéit à Dieu : « Il s'est soumis à son Créateur, il a apporté la loi. » (2 Ba. XVII, 4). Ce dernier texte étant, selon toute vraisemblance, postérieur de quelques années aux lettres de Paul, l'on doit noter que l'auteur reprend l'idée qu' « [Adam] a amené la mort » (Ibid. 3), mais pour dire aussitôt, contre Paul, que Moïse a apporté la lumière (Ibid. 4). L'antinomie paulinienne n'est pas du même ordre. Le Christ qui abroge la Torah, pour révéler la vraie loi de Dieu, s'oppose à Adam qui a perdu cette dernière loi et provoqué les conditions terrestres de l'introduction d’une loi perverse. Pour Paul, d’identiques ténèbres assombrissent les figures d’Adam et de Moïse (2 Co. III).

L'Adam originel (quel que pût avoir été son nom ou sa consistance) a désobéi à la seule loi qu'il aurait dû connaître : « la loi de l'esprit de vie », loi naturelle de sa conscience divine (Rm. VIII, 2). Il n'a point obéi à l'impératif qui le liait à Dieu, parce qu'il n'était pas « fils » de Dieu (Ibid. 3). « En un clin d'œil » (pour conserver la symétrie de 1 Co. XV, 45 ; 52), il a connu la chute dans « le destructible » (Ibid. 50). Il est devenu mortel (Ibid. 21), revêtu d'un corps qui n'était plus céleste (Rm. V, 12) : « [Le Seigneur] leur fit (à Adam et Eve) des vêtements de peau, les (en) revêtit. » (Jub. III, 26) (Vie Adam XXI, 5). Dès lors, les fils d'Adam ont hérité de leur père, et le corps, et la « loi du péché » qui l'habite (Rm. VII, 23). Oublieux de la réalité spirituelle, ils se sont attachés à la Torah qui n'organise que leur vie mortelle (2 Co. III, 7) (Ga. III, 21). Liés à un mode d'être psychique que la génération perpétue, à leur tour, ils ont connu la mort, par la faute du géniteur, le premier homme ou le premier mortel (Rm. V, 12) : « Tous ceux qui sont nés d'Adam et Eve sont morts » (Test. Abr. VIII, 9) (Ant. Bib XIII, 8).
Connaître la « loi du péché » (Rm. VII, 23) signifie nécessairement s'incarner (2 Co. V, 21). En désobéissant à (l'esprit de) Dieu, Adam provoque irrémédiablement l'incarnation des hommes, sans laquelle le péché n'a point de lieu pour apparaître (Rm. VII, 20 ; 23). Le premier homme est cause de la matérialisation des « corps terrestres » (1 Co. XV, 40), mais aussi de l'asservissement de la création (Rm. VIII, 20). En effet, l’homme qui s’incarne doit trouver dans l’instant une terre de chute. En celle-ci toute créature subit le malheureux destin des « âmes vivantes » (1 Co. XV, 45).
Dans la Vie grecque d'Adam et Eve, l'on voit Seth entrer en lutte avec une bête. « [Eve] dit à la bête : "O bête mauvaise, ne craindras-tu pas de combattre l'image de Dieu ? Comment se fait-il que ta bouche se soit ouverte, que tes dents aient forci, que tu ne te sois pas souvenue de la soumission dont tu faisais preuve pour commencer envers l'image de Dieu ?” Alors la bête s'écria : "Eve, ce n'est pas à nous qu'il faut adresser tes prétentions et tes plaintes, mais à toi-même, puisque c'est ta conduite qui a fait autorité sur les bêtes. Comment se fait-il que ta bouche se soit ouverte pour manger de l'arbre dont Dieu t'avait défendu de manger ? Voilà pourquoi nous avons nous aussi changé de nature." » (Vie Adam X, 3-XI, 2).

Relevons au passage que Paul, contrairement à la doctrine essénienne, ne charge pas la femme de tous les maux : si « Eve [fut] séduite par la fourberie du serpent » (2 Co. XI, 3), « par un seul homme le péché est entré dans le monde. » (Rm. V, 12).
Même si l’apôtre ne se libère jamais de la culture prophétique, s'il colle souvent à l’enseignement essénien, son idée de « création nouvelle » (2 Co. V, 17), ne regarde jamais vers l'espérance d'une terre idéalisée, mais vers l'anéantissement de la création terrestre. L'on ne retrouve jamais dans sa pensée le lyrisme du Livre d'Isaïe : « Le loup et l'agneau paîtront ensemble, le lion comme le gros bétail mangera du fourrage. » (Is. LXVI, 25).
La chute d'Adam paraît inspirée de la chute des anges. Ceux-ci sont des « incorporels » (2 Hé. XX, 1). « Tous les esprits célestes sont incorporels. » (Test. Abr. IV, 9). Il reste à penser que lorsqu'ils descendirent « sur le sommet du mont Hermon » (1 Hén. VI, 6), poussés par leur désir de « filles fraîches et jolies » (Ibid. 1), indubitablement, ils s'incarnèrent. Leur acte est celui qui caractérise particulièrement l'incarnation et la perpétue. Le Seigneur désigne les humains comme ceux qui « meurent et disparaissent » (1 Hén. XV, 4). L'acte de chair qu'ils pratiquent résulte premièrement de l’envie de procréer, mais par la suite de la volonté de ne point disparaître. Alors qu'ils étaient « de nature des esprits, éternellement vivants, soustraits à la mort pour toutes les générations du monde » (Ibid. 6), ils revêtent le corps terrestre que leur acte détermine. Ils n'habitent plus le ciel (Ibid. XVI, 3).

Nous sommes en présence de l'idée de création que portent les mythes de la Genèse2. Sauf que pour Paul, la création destructible ne peut être primordiale. La matière n'est point de Dieu (1 Co. XV, 50) ; pas davantage ne le sont les corps mortels. Elle ne résulte que du péché qu'elle réalise, en lui donnant des corps où se loger. Paul ne dit pas comment Adam a pu se soumettre à « la loi du péché » (Rm. VII, 23). L'on sait seulement que l'homme naît de la faute, par la faute. Il faut croire que Satan (ou Bélial) (Rm. VIII, 20), « celui » dont le projet et la justification consistent à réduire les hommes en l'esclavage du monde et des lois (Ga. IV, 7) (Php. II, 7), eut accès à la conscience de l'Adam céleste pour l'inciter à un choix malheureux et établir, par ce moyen, son propre pouvoir sur une seconde création de nature terrestre. Celle-ci apparaît à l’homme psychique comme la création véritablement divine, qu’elle n’est point, tandis qu’il se croit fils de Dieu (Rm. VIII, 15), alors qu’il n’est jamais que la sombre image de sa gloire perdue. Dans ce jeu d’ombres et de lumières, Satan est le reflet de Dieu. L’erreur perpétuelle de l’homme a consisté à prendre l’apparence pour la réalité, jusqu’à ce que vienne le Christ.

L'opposition absolue entre Adam et le Christ (1 Co. XV, 45), dont l'on sait que le second est le Fils de Dieu (Rm. VIII, 3), nous ramène à l'idée exprimée dans la Règle de la Communauté selon laquelle Dieu créa « les (deux) esprits de lumière et de ténèbre » (Règle III, 25). Il est dit du premier qu' « en tous ses actes [Dieu] se complaît à jamais », du second, qu' « il abomine son conseil » (Ibid. IV, 1). Considérons, en effet, l'idée de Paul : premièrement, la « loi du péché » habite le corps incarné (Rm. VII, 23), secondement, la disparition (« crucifixion ») du corps scelle la victoire sur la mort pour les Parfaits (1 Co. XV, 54). Cela signifie que « l'âme vivante » (Ibid. 45) (le corps incarné d'Adam), meurt par la victoire de l'esprit (le corps céleste du Christ).
Il est clair qu’Adam, à cause de son mode d'être terrestre, ne peut hériter du règne de Dieu (Ibid.. 50). De même, dans l'enseignement de la Règle, Dieu « exterminera à jamais l'esprit de perversité » (Ibid. 19). Paul comprend ce même esprit intrinsèquement mêlé au corps (Rm. VII, 20), plus encore qu'il ne l'est selon la pensée essénienne (Règle IV, 20-21). En effet, pour l'apôtre, il faut que le corps meure, alors que pour la Règle, il doit être (seulement) purifié (Ibid.). A la victoire du Christ sur Adam correspond la victoire de l'esprit du « bien » (Rm. VII, 18) sur l'esprit du « mal » (Ibid. 19). Ces deux derniers concepts sont liés à la doctrine des deux esprits (Règle IV, 26).

Dans la pensée paulinienne, le mal est donc attaché au corps, tandis que le bien est une qualité de l'esprit (Rm. VII, 18-20). Adam ne peut dès lors acquérir la connaissance du bien et du mal (Gn. III, 5) que s'il succombe à la tentation de l'incarnation. Corps céleste ou esprit incorporel, il n'a point accès aux mystères de la rencontre de Dieu et de Satan. Il possède la liberté du bien, non point l'esclavage d'une loi attachée à un corps. Devenir « comme des dieux » (Gn. III, 5), c'est-à-dire revêtir les qualités de Satan en même temps que celles de Dieu, revient à posséder l'esprit de l'un et l'esprit de l'autre. Or, l'esprit de Satan ne s'exprime que par le corps et la convoitise qui l'habite (Vie Adam XIX, 3).
L'organon spirituel donne au Christ de connaître, ou plutôt de partager, la volonté de Dieu. Il s'agit de rendre à l'homme sa condition céleste en le libérant de la « loi du péché » (Rm. VIII, 2). Mais aussi de la loi du monde (Ga. V, 1) qui est concomitante à cette première loi (1 Co. XV, 56). Le Christ dévoile la loi spirituelle primordiale. Par la crucifixion, qui conduit son être-au-monde à la mort, il montre la voie de la libération de l'esprit (Rm. VI, 6) qui, préalablement et personnellement édifié, s'émancipe du corps, du monde et des lois.

La création seconde de l'homme (l'incarnation) est naturellement imparfaite : « Alors Yhwh-Elohim forma l'homme, poussière provenant du sol, et il insuffla en ses narines une haleine de vie et l'homme devint âme vivante » (Gn. II, 7). Le souffle du créateur (en l'homme psychique) fut si peu puissant qu'il ne sût donner qu'une vie limitée. Paul affirme que Yhwh n'insuffle nullement l'esprit en l'homme, cet avorton de la chute qui prend corps ou revêt sa peau entre les doigts du créateur. Celui-ci n'a pu doter l'Adam de la glèbe que d'une âme mortelle (1 Co. XV, 46). « Une âme vivante » qui s'oppose à « un esprit qui fait vivre » (Ibid. 45). L'esprit perdu, l'esprit de Dieu, ne se retrouve que par le Christ sauveur. Paul présente celui-ci comme le contraire d'Adam, comme l'initiateur d'une « création nouvelle » (2 Co. V, 17). Relevons dans la « Lettre de Jude » : « Des naturistes (psychiques) qui n'ont pas l'esprit. » (Jd. 19).

De manière générale, les Ecritures considèrent l'homme comme une unité psychosomatique (âme-corps). Les termes hébreux « nèfech », « rouah » et « nechamah », se traduisent par « âme » ou « esprit ». Mais ils ne désignent jamais une entité spirituelle dissociable de l'homme incarné. Ces termes désignent la personne vivante. Ainsi, les Sadducéens niaient-ils la résurrection des morts et par conséquent l'immortalité de l'âme. Les Pharisiens croyaient au contraire en la résurrection de la chair. La pensée paulinienne est originale dans le sens où il reprend l'idée hébraïque de l'unité psychosomatique mortelle pour ajouter l’enseignement nouveau : l'esprit s'acquiert (1 Co. XV, 46) et se travaille (Ibid IX, 27). Avec lui se gagne l'immortalité. Toutefois, l'idée que la personnalité quitte le corps se rencontre dans le Testament d'Abraham (Test. Abr. I, 7 et XV, 7). La vie grecque d'Adam et Eve montre l'intention d'une synthèse entre le retour de l'âme à Dieu (Vie Adam. XXXI, 4 et XLII, 8) et l'attente de la résurrection des corps (Ibid. XLI, 3). Enfin, la croyance en l'immortalité de l'âme séparée du corps est présente en 4 Esdras (écrit postérieur aux lettres de Paul) : « Lorsque chacun de nous rend son âme… » (4 Esd. VII, 75ss).

Dieu n’a pas poussé l’homme ! Il n’est point contradictoire. Ce n'est pas faire violence à la pensée de Paul que de dire qu'il est difficile de ne pas voir que « celui qui » (Rm. VIII, 20) manigança la faute d'Adam (Gn. III, 6) (Vie Adam XVII, 1, 5) fabriqua concrètement l'homme terrestre par sa parole duelle, ou sa langue fourchue. Il dénuda de ses vêtements de gloire la créature divine et la créa objectivement homme et femme (1 Hé. XV, 5) (Vie Adam XIX, 1, 5). Le démiurge de la chair sans esprit (1 Co. XV, 46) se dévoile comme volonté incarnée, cause efficiente de la convoitise. Celle-ci est la source de tout péché (Rm. VI, 12 ; XIII, 14) (Ga. V, 16, 24) (Vie Adam XIX, 3). Elle justifie le mal inscrit dans la loi de l'incarnation (Rm. VII, 23). Satan en est le maître. Il noue sûrement son filet, afin de légaliser la convoitise (Rm. VII, 7-8) (1 Co. XV, 56).
Adam ne pouvait plus obéir à Dieu (1 Co. II, 14), ni même le connaître encore (Rm. VIII, 7-8). La dévalorisation de l'homme « vulgaire » (Rm. IX, 21), cherche à faire connaître l’insuffisance du principe de la création terrestre (telle que la Torah l'enseigne). Le principe de la « nouvelle création » (2 Co. V, 17), c'est-à-dire, le retour au statu quo ante de la création primordiale, se trouve au contraire magnifié au plan céleste. Celle-ci vise à abolir la création seconde : « Le Seigneur dit à Michel : "Prends Hénoch, dépouille-le de ses vêtements terrestres, et oins-le de la bonne huile et revêts-le des vêtements de gloire !" » (2 Hé. XXII, 5) (1 Co. XV, 53).


1 L'étymologie du mot « adam » est ambiguë : le terme féminin « adamah » désigne la terre, et sa racine renvoie à la couleur rouge. Le mot accadien « adamou » signifie le sang, « adamatou » le sang noir de la maladie et le pluriel « adamatou » désigne l'obscurité, la terre rouge foncé (Dict. Encyclo. du Judaïsme).

2 J. Bottéro : "Naissance de Dieu, la Bible et l'historien" (Editions Gallimard, Paris 1992), « Babylone et la Bible » (Editions Les Belles Lettres, Paris 1994).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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