Le chemin de Damas


La conviction de la puissance


La foi en la parole de rupture

6 - La conviction de la puissance

a foi d'Abraham possède la force de la conviction. Elle est portée par la confiance en la puissance et en la capacité de Dieu à faire ce qu'il dit. Le patriarche est persuadé que le Seigneur lui viendra en aide afin que la dynastie qu'il inaugure guide le peuple élu, tel « un patrimoine parmi toutes les nations de la terre, dès maintenant et pour tout le temps des générations terrestre. » (Jub. XXII, 9). Abraham ne peut (encore) connaître que Dieu relève les morts. L’idée de résurrection ne semble apparaître, chez les Hébreux, qu’à l’époque des Maccabées. Théorisée par les Pharisiens, elle devient alors fondamentale dans l’enseignement de la fin des temps et de l’espérance messianique. Abraham croit en l'avenir promis à sa descendance.

Nous sommes amenés à remarquer la profonde contradiction avec l'idéal paulinien qui appelle la fin de la génération de la chair (1 Co. XV, 50). C'est en effet par la génération que l'ancêtre accède à l'immortalité ; tandis que Paul perçoit l'éternité dans la personnalisation de l'esprit. Pour le dieu d'Abraham, l'homme transmet la vie ; pour le dieu de Paul, l’homme propage la mort (Rm. V, 12). Néanmoins, l'apôtre s'accroche à la légitimité incontournable que donnent les patriarches : « (Les Saints) sont attachés (à l'Alliance) des Pères. » (Règle I, 9).
L'on ne peut comprendre l'intérêt paradoxal que Paul témoigne à Abraham, le porteur du signe de la circoncision pour une « alliance de [la] chair » (Ant. Bib IX, 13), si l'on méconnaît la force de la raison prophétique qui lie la Communauté des Saints au souvenir du père du peuple. Pour penser Abraham, Paul doit le libérer des attaches de la Torah que les traditions hébraïques lui reconnaissent. L'apôtre argumente et prend le risque de la polémique. Il brouille l'image du patriarche, pour ne laisser place qu'à l'instant de la foi, une foi sans la loi. L'enjeu est majeur. Abraham tient la clé des nations, pour les prétendants à l'héritage :

« Ce que Moïse a dit : "Ce n'est pas à cause de ta justice ni à cause de la droiture de ton cœur que tu entres pour hériter de ces nations-là [Dt. IX, 5], mais parce qu'il a aimé tes Pères et parce qu'il a gardé le serment [Ibid. VII, 8]" tel est le cas des convertis d'Israël, (qui) se sont écartés de la voie du peuple ; à cause de l'amour de Dieu pour les premiers, qui en sa faveur, il aime ceux qui sont venus après ceux-ci, car c'est à eux qu'appartient l'Alliance des Pères." (Damas VIII, 14-18 avec le parallèle en B, I, 26-31).

Tout au long de sa correspondance, l'on perçoit combien Paul est imprégné des idées et de l'enseignement de la Communauté ; l'on comprend que la reconnaissance de Jésus (par les Saints) comme l'Oint de la fin des temps, constitue le premier enjeu de la proclamation évangélique. Les nations se convertissent, la création guérit et se transforme parce que l'ère messianique est commencée (Mt. XI, 5).
Puisqu'il faut argumenter, Paul affirme que la foi d'Abraham prend valeur d'espérance (Rm. IV, 18). Elle actualise le projet divin en inversant le sens de la vie et de la mort, pour lui-même comme pour Sarah. La foi ne se mesure pas (Ibid. 20), elle ne laisse la part au doute que pour se perdre. Si donc Dieu peut inverser les lois de la nature (Ibid. 19), a fortiori peut-il décider de casser les lois du monde, de justifier l'impie gratuitement par sa grâce (Ibid. 5). L'inférence ruine l'appel à la conversion sous condition de Jean le Baptiste. Une vigueur nouvelle pour le patriarche et sa femme, une vie éternelle qui s'écoule dans le flot des générations. L'incapacité sexuelle attribuée par Paul à Abraham ignore cependant l'enfant de la servante : « Il vint vers Hagar et elle conçut. » (Gn. XVI, 4). Mais aussi les six enfants qu'Abraham devait donner plus tardivement encore à Quetourah : « Elle lui enfanta Zimram et Yoqshan, Medan et Madian, Yishbaq et Shouakh. » (Gn. XXV, 2). Ils seront, avec Esaü, comptés parmi les nations (Jub. XVI, 17). Paul arrange gentiment sa référence. L'héritage du patriarche et non sa génération, constitue la préoccupation paulinienne.

Comme Abraham a foi, au point de rompre avec la société qui l'entoure, ainsi doivent avoir foi ceux qui reçoivent l'annonce évangélique. Quel que soit le sens que l'on peut donner au relèvement de Jésus d'entre « les morts », après l'hyperbole de « la mort » d'Abraham et de Sarah (Rm. IV, 19), il constitue un fait qui n'est pas fondamentalement l'objet de la foi (M. Sanhédrin X, 1), mais, plutôt, la preuve nécessaire pour démontrer que la puissance de Dieu accompagne l'avènement du Christ (Rm. IV, 24). Ressuscité, non point en chair et en os mais en esprit (1 Co. XV, 44), le Christ n'a d’autre vocation que d'apparaître tel (1 Co. XV, 5-8). Il est revêtu de gloire, signe probant que l'on peut attendre de Dieu, afin que l'on ait foi en la justification de l'homme et en sa vie éternelle en dehors de la loi : « Qu'il me donne un signe pour que je sache que je suis guidé ! » (Ant. Bib XXXV, 6). Pour les Hébreux, les signes et les prodiges de Dieu (« otot oumofetim ») n’ont point pour objet de prouver l’existence de Yhwh qui est admise de tous, mais ils révèlent ses intentions. Ainsi en est-il des plaies d’Egypte (Ex. VI, 6-8), de l’arrêt des eaux du Jourdain (Jos. III, 16-17) et de l’écroulement des murs de Jéricho (Ibid. VI, 20). De même, pour Paul, la résurrection du Christ, après sa condamnation à mort au nom de la Torah, signifie-t-elle à la fois l’injustice et la fin de la loi.
Le Christ est mort à cause de la Torah, que l'on proclame paradoxalement comme parole de Dieu (Dt. IV, 12-13). Son relèvement porte indubitablement la marque de la grâce divine. Le Seigneur casse le jugement légal du Sanhédrin et du prétoire. Il ruine l'autorité des tribunaux. Il anéantit les lois. L'homme de foi met toute sa confiance en ce dieu qui justifie les pécheurs et les impies en dehors des œuvres de la Torah, en ce dieu illégal auquel l'on comprend que les Hébreux ont tant de peine à croire.

Paul sait utiliser les lieux communs des Ecritures pour asseoir son argumentation. Ainsi, l’écho du « Chant du serviteur » :

« [Jésus notre seigneur] a été livré pour nos fautes et relevé pour notre justification. » (Rm. IV, 25)

« Par sa connaissance, mon serviteur juste justifiera les multitudes, et c'est lui qui se chargera de leurs fautes. C'est pourquoi je lui donnerai sa part avec les multitudes et il partagera le butin avec les puissants, parce qu'il s'est dépouillé lui-même jusqu'à la mort et qu'il a compté parmi les transgresseurs, alors qu'il a porté le péché des multitudes et qu'il intervient pour les transgresseurs. » (Is. LIII, 11-12)

« Le serviteur » (Israël, Fils de Dieu) est la victime expiatoire de l'infidélité humaine envers le créateur. Jésus, Fils de Dieu, revêt individuellement la figure du serviteur dans la pensée de l'apôtre. La faute des Juifs qui l'ont condamné (1 Th. II, 15) (comme celle de tout homme qui en condamne un autre) naît singulièrement d'un zèle pervers qui s'attache à la loi et légalise le péché (Rm. VII, 11). Le Christ subit la passion en se chargeant du fardeau de l'accusation, en se pliant au verdict des juges, en supportant en son corps l'exécution de la sentence. Il témoigna devant Dieu et les hommes de foi que la justification des fils de Dieu (Ga. IV, 6) n'est point vécue au service d'une loi qui tourmente et martyrise les hommes.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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