Le chemin de Damas


La fidélité


La foi en la parole de rupture

5 - La fidélité

n signant le contrat de l'Alliance avec Abraham et en le renouvelant par la médiation de Moïse, Yhwh offre sa propre foi aux Hébreux. Il croit en eux. Lui-même les assure de sa propre fidélité à la parole qu'il leur donne, aux promesses qu'il proclame. Pour preuve : « le Témoignage » est déposé dans l'Arche (Ex. XXV, 16). Il constitue l'acte authentique du pacte. Néanmoins, selon sa disposition d'esprit, Israël inconstant peut avoir ou ne pas avoir foi en la parole de son Seigneur. A cause de cette mauvaise foi (Rm. III, 3), que Dieu connaît avant même qu'elle ne se révèle (Jub. I, 7), Dieu demande à Moïse de prendre acte : « Afin que leurs générations puissent voir que je ne les ai pas abandonnés, malgré tout le mal qu'ils ont commis en transgressant les ordonnances que j'édicte entre moi et toi, aujourd'hui, sur le mont Sinaï, pour leurs générations. Quand tout cela leur adviendra, ils devront reconnaître que je suis plus juste qu'ils ne le sont dans tous leurs jugements et dans toutes leurs actions. Ils devront reconnaître que j'ai vraiment été avec eux. » (Jub. I, 5-6).

L'idée de la fidélité divine est clairement exprimée dans la tradition essénienne. Dieu est « fidèle en [ses] chemins » (Ant. Bib XIII, 10), « il est fidèle et juste par-dessus tout » (Jub. XXI, 4). Dieu garde sa foi en Israël, malgré l'impiété que celui-ci lui témoigne, parce qu'il s'est lui-même engagé, à jamais, envers Abraham. Ainsi va l'histoire : « Car, à cause de leur infidélité, à eux qui l'avaient abandonné, il cacha sa face à Israël et à son Sanctuaire, et il les livra au glaive1. Mais, se souvenant de l'Alliance des patriarches, il laissa un reste à Israël et ne le livra pas à l'extermination. » (Damas I, 3-5) (Ant. Bib. XIII, 10). La fidélité s'exprime toujours par la sauvegarde d'un reste de peuple : « Et nous, le re[ste de ton peuple], [nous loueront] ton nom, ô Dieu des grâces, toi qui as gardé l'Alliance à nos pères et, durant toutes nos générations, as fait tomber tes grâces pour le res[te de ton peuple]. [Car], durant l'empire de Bélial, et parmi les mystères de son hostilité, ils ne [nous] ont pas expulsés de ton Alliance ; et ses esprits de [des]truction, tu les as repoussés loin de [nous], [et, tandis que se livraient à l'impiété les hom]mes de son empire, tu as gardé l'âme que tu as rachetée. » (Guerre XIV, 8-10).
Paul emprunte peut-être au prophète Jérémie l'expression « Nouvelle Alliance » (1 Co. XI, 25) qu'il utilise pour justifier le renversement de stratégie qu'il prête à Dieu : « Voici que des jours viennent (...) où je conclurai avec la maison d'Israël et avec la maison de Juda une alliance nouvelle. » (Jr. XXXI, 31). Mais l'apôtre ne peut ignorer que la Communauté des Saints revendique la primeur de ce nouvel arrangement avec le Seigneur. Il semble même qu'il reprenne lui-même, pour le corriger, « l'évangile » de la Communauté (Hymnes XVIII, 14). L'on trouve en effet l'identique expression dans l'Ecrit de Damas :

« Le pacte qu'ils (les Saints) avaient contracté au pays de Damas, et qui est la Nouvelle Alliance. » (Damas B, II, 12).

Les Hymnes précisent encore les raisons de ce renouvellement : « Car tu leur as fait voir ce qu'[ils] n'[avaient] pas [connu] [en supprimant les choses] antérieures et en créant des choses nouvelles, en annulant les pactes antérieurs et en [inst]aurant ce qui existera éternellement. » (Hy. XIII, 11-12). Le pacte de Damas ne renie rien de l'Alliance des patriarches renouvelée avec Moïse. Il donne une interprétation exigeante de la Torah en édictant une règle de doctrine pour conduire les Saints vers une perfection légale et communautaire. Les Esséniens dérangent parce qu'ils portent un jugement agressif à l'encontre des serviteurs du Temple et des Juifs qui collaborent avec l'occupant romain (Guerre XIII, 4-5) (Damas IV, 15-19) (Test. Lévi XIV).
Le nouvel engagement, qu'aux dires de Paul, le Seigneur propose, est on ne peut plus déconcertant pour l'Hébreu fidèle à la Torah éternelle. Par la loi de Moïse, en effet, le jugement sera rendu. Que nul n'invoque miséricorde pour avoir ignoré la loi : « J'ai placé dans tes mains (Moïse) la loi éternelle, c'est par elle que je jugerai le monde entier. C'est elle qui portera témoignage. Car si les hommes disent : "Nous ne t'avons pas connu et c'est pour cela que nous ne t'avons pas servi", c'est de cela que je tirerai d'eux vengeance, parce qu'ils n'ont pas connu ma loi. » (Ant. Bib XI, 2). L'Hébreu fidèle ne peut croire à l'authenticité de la parole évangélique (Rm. IX, 1). Paul renverse les convictions les mieux établies. Il bafoue le droit. La conversion à laquelle il appelle le peuple, ne revêt ni l'humiliation du repentir, ni l'engagement de revenir à la sainte Torah. La foi qu'il proclame s'annonce comme une infidélité majeure, un reniement, un blasphème certain. L'Alliance du Sinaï est abrogée (Rm. X, 4). L'on perçoit dès lors l'empoignade pour l'héritage d'Abraham, selon que l'on se recommande du titre de la foi ou de celui de la Torah. Celui qui hérite de la promesse valide l'authenticité de son droit.
L'apôtre oppose un fait : quelques Juifs ne sont pas fidèles à Dieu et un postulat : Dieu est toujours fidèle (Rm. III, 3). Dire que Dieu est « vrai » (Ibid. 4) n'implique nullement que l'évangile, comme la prophétie, soit également vrai, car il reste à démontrer que l'évangile est effectivement « parole de Dieu » (Rm. IX, 6). Ce ne serait qu'après cette démonstration que l'on pourrait dire que quelques Hébreux sont infidèles. La fidélité reste liée à la confiance que l'on peut avoir en la parole évangélique, élevée à la même hauteur de vérité que la parole prophétique (Rm. I, 16-17). Demeurant fidèles à la Torah, les Hébreux sont infidèles à Dieu ! Paul prend appui sur les Ecritures afin d'opposer le jugement faux de l'homme au jugement vrai de Dieu (Rm. III, 4) : « J'avais foi, même quand je disais : "Je suis vraiment bien malheureux !" moi qui disais dans mon trouble "Tout homme est menteur !" Que rendrai-je à Yhwh pour tous ses bienfaits envers moi ? » (Ps. CXVI 10-12) ; « C'est contre toi seul que j'ai péché et j'ai fait ce qui est mal à tes yeux, pour que tu sois juste, quand tu édictes, que tu sois sans faute quand tu juges. » (Ps. LI, 6). Le péché, attribué à David, et son aveu ne semblent avoir d'autre but que de justifier le jugement de Dieu. La faute des hommes, du fait du jugement qui lui répond, constitue une garantie de l'intégrité de la parole donnée par le Seigneur. La réponse à la question est donc bien : la mauvaise foi des hommes n'abolit pas la bonne foi de Dieu. Paul utilise les Ecritures, joue avec le sens des mots, sans souci du contexte qui les accueille. Quelle est donc la réponse du psalmiste à la question de Paul ?

« Si quelques-uns ont été de mauvaise foi, leur mauvaise foi abolit-elle la bonne foi de Dieu ? » (Rm. III, 3) « Si (les fils du roi David) abandonnent ma loi et s'ils ne marchent pas suivant mes sentences, s'ils profanent mes préceptes et ne gardent pas mes commandements, je punirai leur transgression par la verge et leur faute par des coups. Mais je ne lui retirerai pas ma grâce et je ne trahirai pas ma fidélité, je ne profanerai pas mon alliance. » (Ps. LXXXIX, 31-35).

Nous sommes au revers de la pensée de Paul ! Que propose l’apôtre serviteur du Christ, sinon d'abroger lois, sentences, préceptes et commandements ? Que de coups de verges marquent son corps d'apôtre !

Si le Juif garde encore un « avantage » (Rm. III, 1), puisque la Torah et la circoncision ne sont plus comptées, c'est « d'abord parce que lui ont été confiés les oracles de Dieu » (Ibid. 2). Paul utilise en effet « les oracles », dont nous avons vu qu'il en pervertit toujours le sens afin d'argumenter pour la vérité de l'évangile et, de façon impudente, pour abroger la Torah. Il nous est difficile de faire la part de la conviction de l'apôtre et la part de la rhétorique. De façon récurrente, il avance pour preuve une lecture biaisée des prophètes, sur laquelle il construit à contresens un nouveau sens. Si l'on peut certes comparer les aberrations de l'exégèse paulinienne à celles de l'exégèse pharisienne ou aux commentaires esséniens et matthéens, il faut convenir que les Stoïciens ont alors formulé les règles de la logique depuis plusieurs siècles. Pour le moins, Pharisiens et Esséniens ne forcent pas le texte à contresens.
Probablement faut-il comprendre que toute la difficulté d'argumentation de Paul vient de ce qu'il est reconnu dans la Communauté des Saints que « Dieu a fait connaître (au Maître de justice) tous les mystères des paroles de ses serviteurs les prophètes. » (Com. Ha. VII, 4-5). L'apôtre ne peut compter que sur lui-même, sinon attendre que la grâce de l'esprit saint affirme sa propre autorité (Rm. XVI, 25). Les prophètes ont prédit l'avènement de Jésus Christ ! Tel est le leitmotiv de l'apôtre face à des contradicteurs versés dans l'herméneutique des livres saints. Les commentaires esséniens témoignent qu'ils ont au contraire prédit l'avènement du Maître de Justice :

« [L'explication de ceci (Ha. I, 5) concerne] ceux qui ont trahi avec l'Homme de mensonge ; car ils n'[ont] pas [cru aux paroles] du Maître de justice, (que celui-ci avait reçues) de la bouche de Dieu. Et (elle concerne) ceux qui ont tra[hi l'Alliance] Nouvelle, car ils n'ont pas cru en l'Alliance de Dieu, [et ils ont profané] son [S]aint No[m]. Et pareillement l'explication de cette parole [concerne ceux qui tr]ahiront à la fin des jours ; ce sont les vio[lents hostiles à l'Allian]ce, qui ne croiront pas lorsqu'ils entendront toutes les choses qui arri[veront à] la dernière génération, de la bouche du Prêtre que Dieu a placé dans [la Maison de Jud]a pour expliquer toutes les paroles de ses serviteurs les prophètes, [par] l'intermédiaire [desquels] Dieu a raconté toutes les choses qui arriveront à son peuple et [aux nations]. » (Com. Ha. II, 1-10).

Quelle que soit la lecture des textes prophétiques faite par les Saints, Paul maintient la validité de la sienne. Les prophéties qu'il confirme ne sont pas annulées pour autant que « quelques-uns » (Rm. III, 3) n'ont eu foi en leur accomplissement, et n'ont point reconnu Jésus Christ comme l'envoyé du Seigneur. Il est de grand intérêt de noter, d'une part, que la Communauté exilée à Damas a connu un schisme parmi les Saints (le Maître de justice a perdu une partie de son autorité au profit d'un autre qui n'est point nommé) ; d'autre part, bien que proches de ceux de la Communauté, les concepts pauliniens se séparent, non seulement sur une sévère opposition quant à la loi, mais on le voit aussi, quant à la reconnaissance messianique.


1 Il s’agit vraisemblablement de la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor en 586 av. J.C., comme l’indique le verset suivant.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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