Le chemin de Damas


La justification par la foi


La foi en la parole de rupture

2 - La justification par la foi

l'adresse des Hébreux, Paul ose la comparaison entre l'exécution de Jésus et le sacrifice expiatoire (Rm. III, 25-26). La référence peut être trouvée dans les sacrifices du Jour des pardons (« Yom ha-Kippourim ») : « De la communauté des fils d'Israël il prendra deux boucs pour l'expiatoire et un bélier pour l'holocauste. Puis Aaron offrira le taurillon d'expiatoire qui est pour lui et il fera propitiation pour lui et pour sa maison. Il prendra les deux boucs et les présentera devant Yhwh, à l'entrée de la Tente du rendez-vous. Puis Aaron mettra les sorts sur les deux boucs, un sort pour Yhwh et un sort pour Azazel. Aaron offrira le bouc sur lequel est tombé le sort pour Yhwh et il en fera un expiatoire. Quant au bouc sur lequel est tombé le sort pour Azazel, il sera placé debout, vivant, devant Yhwh, pour faire propitiation sur lui, pour le lâcher vers Azazel au désert. » (Lv. XVI, 5-10).

Le rapprochement avec le sacrifice expiatoire du Temple revêt la valeur d’une belle figure rhétorique qui utilise un lieu hébreu pour convaincre. Après Paul, le personnage de Juda sera également reconstruit suivant la même symbolique du rituel du Jour des pardons. Figure éponyme des Judéens, le rôle du bouc émissaire lui sera dévolu1.
Il est intéressant de noter que la comparaison de Paul s'attache au sang versé, tout en évitant le thème du repentir, qui est étroitement lié au rituel comparé. Il était en effet demandé à l’Hébreu de s’humilier le Jour des pardons. Il devait pour cela s’abstenir de manger et de boire. Il faisait propitiatoire en reconnaissant ses transgressions, en déclarant son repentir sous forme de confession (Lv. XVI, 29-31 ; XXIII, 27-32 ; Nb. XXIX, 7). Quel repentir ? Pour quel péché ? Dès l'instant où la loi est déclarée caduque !
Lorsque le sort désigna Elchana comme prince parmi les Hébreux, celui-ci déclina la charge en ces termes : « Il est juste que je meure pour mes péchés seulement, plutôt que de porter le poids du peuple. » (Ant. Bib XLIX 5). Le Christ accomplit l'acte propitiatoire. La justification est donnée gratuitement à ceux qui lui accordent leur foi, lui donnent mandat pour (se) sacrifier en leur nom (Rm. III, 24). Notons qu’il est légalement possible d’assumer la faute des autres en prenant sur soi l’offrande due pour le péché, selon le rituel sacrificiel du Temple (Tf. Nazir II, 7).
La lecture parallèle de Paul et des écrits de tradition essénienne nous amène à comprendre que ces derniers constituent souvent l'accroche dialectique : « En toi (Joseph) s'accomplira la prophétie céleste sur l'agneau de Dieu et le Sauveur du monde : celui qui est sans tâche sera livré pour les criminels, et celui qui est sans péché mourra pour les impies dans le sang de l'Alliance, pour le salut des nations et d'Israël, et il détruira Béliar et ses serviteurs » (Test. Ben. III, 8) (Is. LIII, 7). L’oracle annonçait que le Sauveur serait fils de Joseph.

L'Ecrit de Damas enseigne que Dieu a absous « ceux qui se sont convertis » (Damas II, 5), qu’il « pardonna leur iniquité et effaça leur péché » (Ibid. III, 18) en inaugurant avec eux une Nouvelle Alliance. Promis aux derniers convertis autant qu'il le fut aux premiers, le pardon divin ne se donne pas pour autant gratuitement (Ibid. IV, 9-10). Il est essentiellement lié au repentir et à l'engagement, fait sous serment, de « [se convertir] à la loi de Moïse de tout son cœur [et de toute] son âme » (Ibid. XV, 9-10). Le texte précise que cette contrepartie vaut nécessairement « durant to[ut le te]mps [de l'impiété] » (Ibid.) (Mt. V, 18), c'est-à-dire, tant que l'esprit des ténèbres se trouve mélangé à l'esprit de lumière. Ces derniers mots nous donnent à entendre que la contradiction paulinienne, vis-à-vis de l'adversité, trouve sa raison dans la proclamation (prématurée) de la fin des temps.
Pour ceux qui adhèrent au renouvellement de l'Alliance, Jésus crucifié est absolutoire. Il efface les péchés parce qu'il clôture la Torah. Il est « la fin de la loi » (Rm. X, 4). Nous ne sommes plus, avec Paul, dans une perspective prophétique essénienne et johannite ; où chacun est appelé à faire pénitence et à retourner à la pratique fidèle de la Torah, dans le but de recevoir le pardon de ses péchés ; où chacun doit se montrer pur devant Yhwh avant qu'il ne soit trop tard : « C'est par l'humilité de son âme à l'égard de tous les préceptes de Dieu que sera purifiée sa chair, quand on l'aspergera avec l'eau lustrale et qu'il se sanctifiera avec l'eau courante. » (Règle III, 8-9). Dans l'idée de Paul, Jésus a montré que l’inauguration du temps messianique refermait immédiatement la loi. Le rachat est proposé. Il annule le péché. Il refuse le jugement. La grâce du Christ ne s'inscrit pas dans la légalité, telle une remise de peine que le droit énoncerait. Ceux qui se fient à Jésus perçoivent le paradoxe de son exécution comme un langage initiatique, pour une autre justification possible, que la loi ne connaît point. En la confiance que Paul met en Jésus réside la clé du mystère (Mt. XI, 3). Suivre l’apôtre dans le rejet de la Torah semble malheureusement précipiter l'Hébreu en la fosse des impies, en ce feu de Dieu qui brûle dans les ténèbres. Les Hébreux associent la crainte de Dieu au service qui lui est dû, c’est-à-dire, à l’observance pieuse de la Torah (Dt. VI, 13). Cette crainte enchaîne les Saints de l'Alliance en la pratique zélée du droit, eux « qui craign[ent Dieu et qui font] sa volonté, qui observent ses commandements et sont fermement attachés à son Alliance sainte. » (Bénéd. I, 1-2). L’apôtre certifie qu’il n'y a aucune crainte à se fier au Christ : « Quiconque adhère à lui n'est pas confondu. » (Rm. X, 11 -tr. Chouraqui-).

Paul cherche appui dans les Ecritures. Il joue de l'ambiguïté entre Christ et Dieu, par le nom qui leur devient commun : « Seigneur » (Rm. X, 13) (Ps. CX, 1a) (Ps. Sal. XVII, 32). Pourtant, il n'invente rien : l'on sait que chacun verra « Dieu, sous la forme d'un homme qu'aura choisi le Seigneur dans Jérusalem » (Test. Zab. IX, 8) (Melk.). De même, Paul transporte le lecteur dans les oracles de Joël, en la perspective du Jour du Seigneur, lorsque Yhwh promet aux repentis de mettre fin à son courroux : « Il adviendra que quiconque invoquera le nom de Yhwh sera sauvé, car au mont Sion et dans Jérusalem, ce sera la délivrance. » (Jl. III, 5). L'Hellène, aussi bien que l'Hébreu, ne sera point confondu, du seul fait que, par la foi, il en appellera au Christ (Rm. X, 12). Paul gomme l'avantage que Yhwh accorde à Israël. Il annule tout jugement (passé ou à venir) rendu selon la Torah. Il se joue enfin du sens de la prophétie de Joël, pour lequel la confiance en Yhwh ne dispense nullement du zèle pour la loi, mais au contraire l'appelle.
Le juste selon la Torah tire gloire de sa pureté rituelle. Il gagne l'éclat d'une considération mondaine par la reconnaissance de son zèle. L'accomplissement des œuvres pieuses bénéficie en effet du jugement favorable de tous (Test. Lévi XIII). Hillel disait : « C'est une réelle acquisition de se faire un nom bon. » (M. Pirqé Avot II, 8). Mais voici que Paul renverse la norme sociale ancienne (Rm. III, 27). Elle se trouve bousculée par la foi, dont les valeurs comme les œuvres ne correspondent plus aux modèles du monde et distinguent d'autres hommes (1 Co. I, 26-29).
L'esprit légaliste pharisien attend d'une dispute de docteurs ou d'une jurisprudence, la juste interprétation de la Torah. Dans l’incertitude, l’on attendra le retour du prophète Elie, pour qu’il tranche et dise le droit. Le problème se pose du fondement de l'autorité de celui qui donne l'interprétation nouvelle (Mt. VII, 29). Néanmoins, la loi ne s'applique que pour autant qu'une autre loi, incontestablement divine, ne vienne en décider autrement. Le zèle des esséniens s'attache à la juste interprétation de la loi que le Maître de Justice a cherchée comme la source d'eau vive (Damas VI, 4-11). Paul use d'une expression inconcevable pour qui ne reconnaît que la positivité de la Torah : « la loi de la foi » (Rm. III, 27). L'antériorité de la foi donne à celle-ci autorité sur la loi (Ga. III, 17). La foi nouvelle constitue, si l'on peut dire, une loi d'abrogation. Une loi subjective inscrite dans la pensée des hommes, une loi qui puise en Dieu seul son principe, mais une loi qui n'appartient qu'à soi-même. Une loi si véritablement ancienne, qu'il faut en chercher les œuvres avant même l'âge adamique (Rm. V, 12 et 21).
La loi de la foi ne forme pas un complément à la loi positive, un amendement, une interprétation. Elle reconnaît la valeur de l'impératif de la conscience, en contraste avec la vanité du commandement extérieur. La foi dévoile que les œuvres de la Torah sont inopérantes (Rm. III, 28). Pire, les fruits sont vénéneux (Rm. VII, 5). Le prestige que donnent les œuvres accomplies, l'élection de la pratique pieuse, rien de la vanité instituée n'est plus reconnu dans un mode d'être qui tend vers l'esprit céleste et se détourne des images de l'éphémère. Seule la foi peut désormais donner à l'homme sa justification. Elle lui révèle la valeur unique de la loi intérieure dont les fruits le sanctifient et lui ouvrent l'espérance de « la vie éternelle » (Rm. VI, 22). Ces fruits ont nom : amour et paix (Ga. V, 22). Ils contrarient le droit et la colère.
L'effacement des péchés, sous l'effet de la grâce, fonde un état de « paix avec Dieu » (Rm. V, 1) ; tandis que « la loi produit la colère » (Rm. IV, 15), comme châtiment pour les péchés comptés. L'état de paix est le privilège assuré de ceux qui ont foi. Ils ne connaîtront pas la vengeance de Dieu. La paix vient de la grâce qui libère le converti de toute relation conflictuelle avec Dieu. Elle est la conséquence heureuse de la foi en la parole libératrice. La loi au contraire accuse. Sans répit, les procureurs (ou le regard de Yhwh) contraignent l'homme, nécessairement pécheur, à se justifier, à pâtir et à se repentir ; tandis que la foi le justifie gratuitement, par la grâce qui annule le péché. La foi lui donne la paix de Dieu, un moment d'éternité qui n'est plus à comprendre comme la paix armée du messie davidien (Test. Sim. VI, 4), paradoxalement nommé « prince de paix » (Is. IX, 5f).
Certes, la loi de la foi, ou loi de l'esprit, parle en la conscience de l'homme spirituel, l'accuse ou le disculpe (Rm. II, 15). Elle sollicite le discernement. Mais nul procureur ne peut jeter la pierre, nul n'est fondé à opposer à l'autre une loi dont chacun est seul maître (Ibid.).


1 “Judas, betrayer or friend of Jesus ?” de W. Klassen ( SCM Press, London 1996).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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