Le chemin de Damas


La foi d'Abraham


La foi en la parole de rupture

1 - La foi d'Abraham

a légende d'Abraham se dévoile au cœur d'une controverse qui oppose la foi et la loi. Le patriarche apparaît à Paul comme celui qui, le premier, reçut en conscience la révélation du dieu unique et invisible (Rm. I, 20) (Ant. Bib VI, 4). La force de sa conviction l'amena à se révolter contre l'ordre établi et l'autorité du roi Nemrod. « Les chefs » constatent : « Ce sont les hommes (les douze) qui ont transgressé nos décisions et qui ne veulent pas marcher dans nos chemins. » (Ant. Bib VI, 4) (Jub. XII, 7). L'on sait, en effet, qu'Abraham détruisit les représentations des divinités chaldéennes (Ap. Abr. X, 12-13).

L'apôtre ne peut laisser Abraham à ses adversaires. Il perçoit sa propre image dans le modèle. La justification du patriarche ne réside qu'en la confiance qu'il met en Dieu (Rm. IV, 3) (Jub. XIV, 6). En celle-ci, il puise la force de rejeter la loi commune à laquelle il se trouve assujetti : « Même si vous nous mettez dans le feu avec nos pierres, nous ne serons pas d'accord avec vous. » (Ant. Bib VI, 4). La relation d'Abraham à Dieu relève du domaine de la conviction. En détruisant les idoles, il ruine le fondement de la société et du pouvoir qui la gouverne. Il désobéit à la loi extérieure, la loi du monde qui l'entoure. Il n'a dès lors d'autre choix que de quitter le royaume en lequel il devient un réprouvé.

Douze fidèles autour d'Abraham refusèrent d'inscrire leurs noms sur les briques d'argile destinées à la construction de la Tour de Babylone. Ils transgressèrent ainsi la loi du « peuple de la terre » :


« Nous ne plaçons pas nos pierres avec vous et nous ne joignons pas notre volonté à la vôtre. Nous ne connaissons qu'un Seigneur, et c'est lui que nous adorons. » (Ant. Bib VI, 4).

« N'allez pas dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père, car je vous dis que Dieu peut de ces pierres susciter des enfants à Abraham. » (Mt. III, 9).

« Sachez donc que les gens de la foi, ce sont eux les fils d'Abraham. » (Ga. III, 7)

L'enjeu que nous relevons dans les Memoria de Matthieu 1, n'est point en accord avec la pensée paulinienne. Le discours, que les Memoria prêtent à Jean le baptiste (Mt. III, 7-9), refuse d'abord de considérer les promesses faites aux patriarches comme une garantie personnelle de la miséricorde divine. Une telle croyance semble alors répandue : « Le Seigneur aura compassion de vous en ce jour, non à cause de vous, mais à cause de l'alliance qu'il a établie avec vos pères et à cause du serment qu'il a juré de ne pas vous abandonner jusqu'à la fin. » (Ant. Bib XXX, 7 ; XXXV, 3) (Test. Aser VII, 7). Jean, qui appelle tout homme à se convertir à la juste pratique de la Torah, affirme que Dieu peut effectivement accorder la conversion aux goyim2 (dans le sens où ils deviennent des prosélytes, c’est-à-dire, des convertis au judaïsme). L'image des pierres rappelle clairement la symbolique idolâtre de la Tour : « "Venez et bâtissons-nous une tour, dont le sommet soit dans le ciel. Ainsi nous nous ferons un nom et une gloire sur terre." Et ils se dirent chacun à son prochain : "Prenons des pierres, écrivons chacun notre nom sur les pierres, cuisons-les dans le feu et ce qui aura été cuit sera une brique d'argile." » (Ant. Bib VI, 1-2). L'on notera avec beaucoup d'intérêt la référence commune au Livre des Antiquités bibliques et à la proclamation de Jean (Mt. III, 9).

Paul reprend l'idée ; mais à la différence que la foi du patriarche vaut mieux que la Torah et que, par conséquent, « les fils d'Abraham » ne sont plus fils de la circoncision. Il s'agit, pour l'apôtre, de retourner en ce temps où la loi positive n'était point proclamée. Comme l'ancêtre a entendu la parole divine avant de connaître la Torah, ainsi, cette même parole doit-elle être écoutée après l’abrogation de la Torah (Rm. X, 17) (Jub. XIV, 20). De telle sorte que ceux qui reçoivent l'évangile soient tout aussi justifiés qu'Abraham le fut, « en dehors de la loi » (Rm. III, 21).

La foi est, pour l'apôtre, le principe de la pure relation à Dieu, hors toute obligation légale. La rencontre du patriarche avec le divin semble gratuite, hors contrat : « Il le fit sortir à l'extérieur et dit : "Regarde vers les cieux et compte les étoiles si tu peux les compter", et il lui dit : "Ainsi sera ta race. " Abram crut en Yhwh et Yhwh le lui imputa à justice. » (Gn. XV, 5-6). Paul revendique en ces termes l'héritage du monde réservé à la progéniture : « Il n'a pas été promis à Abraham ou à sa semence d'être héritiers du monde par la loi, mais bien par la justice de la foi. » (Rm. IV, 13). Il ne dit rien de ce que la foi d'Abraham a laissé la place au doute : « Abraham tomba sur sa face et rit. » (Gn. XVII, 17).

Cependant, quoi que veuille signifier Paul, on ne peut pas dire qu'Abraham fut effectivement sans Torah. Yhwh lui-même affirme que l'obéissance du patriarche à la loi fut la véritable cause de son élection : « Parce qu'Abraham a écouté ma voix et qu'il a observé mon observance, mes ordres, mes préceptes et mes lois. » (Gn. XXVI, 5). Il ajoute pour l'avenir : « Je l'ai élu pour qu'il ordonne à ses fils et à sa maison après lui, de garder la voie de Yhwh, en pratiquant justice et jugement, afin que Yhwh réalise en faveur d'Abraham ce qu'il a prédit de lui. » (Ibid. XVIII, 19). L’Apocalypse d'Abraham rapporte que le patriarche, alors qu'il cherche « le dieu des dieux et le créateur dans l'intelligence de son cœur » (Ap. Abr. VIII, 2) (Rm. I, 19-20), entend « la voix du Puissant tombe[r] du ciel dans un torrent de feu » (Ibid. IX, 1). Par son propre raisonnement, Abraham a découvert la vanité des idoles ; mais il attend que le dieu de la création se révèle lui-même (Ibid. VII, 7). Le Livre des Jubilés montre Abraham donnant les instructions légales à ses fils, quatre cent trente ans avant la Torah de Moïse : le Chabbat (Jub. II, 27, 33), le sang (Ibid. VI, 11-14), le Talion (Ibid IV, 32), la seconde dîme (Ibid. XXXII, 9-15), la fête des Tabernacles (Ibid. XVI, 29-31), etc. Isaac instruit également Lévi du rituel du Temple (Test. Lévi IX 1-7). « Que chacun se conduise envers les autres en accomplissant sur la terre la justice et le droit. » (Jub. XX, 2).

L'enseignement de la Communauté des saints (les esséniens) tombe comme une réponse directe à l'évangile (paulinien) :


« Abraham ne marcha pas en cela (le mauvais penchant), et il fut pro[mu comme a]mi (de Dieu), parce qu'il avait gardé les commandements de Dieu et qu'il n'avait pas choisi la volonté de son propre esprit. » (Damas III, 2-3).

L'Ecrit de Damas poursuit en proclamant que la condition d'appartenance à l'Alliance est tout en obéissance (Ibid. 4). Elle exige, pour chacun, la perfection des œuvres selon la Torah. Paul contredit cet enseignement, afin de montrer que l'Alliance originelle n'a jamais engagé les parties devant la loi, mais dans une relation de confiance : « Abraham s'est fié à Dieu » (Rm. IV, 3).

Le dernier argument de l'apôtre en cette controverse, réside dans le fait que la foi d'Abraham précède la circoncision (Ibid. 10). Paul, casuiste, ne veut pas voir en la circonstance un premier acte légal. La circoncision n'est pour lui que l'empreinte inutile de l'authentification. L'on devine que l'apôtre argumente contre le discours tenu par les Saints (et par Jean), qui veut que le premier acte du volontaire qui adhère à l'Alliance, consiste à s'engager sous serment à se convertir à la Torah de Moïse (Règle V, 8-9) (Damas XV, 7-10 et XVI, 1-2) :

« Et le jour où l'homme s'engagera lui-même à se convertir à la loi de Moïse, l'Ange d'hostilité s'écartera de lui, s'il exécute ses promesses. C'est pourquoi Abraham se circoncit le jour où il sut. » (Damas XIV, 4-6).

« Il n'était pas circoncis mais prépucé, et il reçut le signe de la circoncision comme sceau de la justice de sa foi de prépucé ; ainsi est-il devenu le père de tous les prépucés qui ont foi, en sorte que justice leur soit comptée. » (Rm. IV, 10-11).

L'Ecrit de Damas dit que la révélation de l'essence et de l'objet de la loi, amène le patriarche à se convertir ; ce dont la circoncision témoigne. Certes, Abraham ne peut adhérer à la Torah de Moïse, qui viendra après lui. Mais il se convertit au principe de la loi positive qui pose Dieu (extérieur) comme son fondement. Le Livre des Jubilés montre Abraham recevant l'esprit de légalité : « Je suis Dieu Shaddaï. Tâche de me plaire et sois parfait. » (Jub. XV, 3). L'écho s'entend : « Vous donc vous serez parfaits comme votre père céleste est parfait. » (Mt. V, 48). Pour Paul, point d'Alliance que la foi ne précède. La circoncision n'est pas pertinente. Abraham est tout autant le père des prépucés que des circoncis. A condition, cependant, que ces derniers aillent « sur les pas de la foi de prépucé » du patriarche (Rm. IV, 12) et que les premiers ne se livrent pas à la circoncision. Il n'y a plus, pour l'apôtre, d’engagement à se convertir à la Torah, contrairement à l’exigence de la conversion nazaréenne (Mt. V, 18).


1 Afin de garder le terme « évangile » pour la proclamation de l’apôtre Paul, nous reprenons le terme « Memoria », utilisé par Justin, pour désigner les autres évangiles.

2 Le terme hébreu goy (pluriel : goyim) signifie le non-Juif.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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