Raison chrétienne


La table des démons

La table des démons

Yves Maris, juillet 2008
L’enseignement de Paul

our ce qui est sacrifié aux idoles, nous savons que nous avons tous la connaissance1. Or, la connaissance gonfle alors que l’amour édifie. Qui croit connaître quoi que ce soit ne connaît pas encore comme il faut connaître. Mais qui aime Dieu est connu de lui. Pour ce qui est donc de manger ce qui est sacrifié aux idoles, nous savons qu’une idole n’est rien dans l’univers et qu’il n’est de Dieu que l’unique, quoiqu’il y ait de prétendus dieux au ciel et sur la terre. Il y a beaucoup de dieux de cette sorte et beaucoup de seigneurs, mais pour nous, il n’y a qu’un dieu, le Père de qui tout est, et nous sommes à lui, et un seul seigneur, Jésus, le messie, par qui tout est2 et par qui nous sommes. Mais tous n’ont pas la connaissance. Quelques-uns encore accoutumés aux idoles, mangent ce qui est sacrifié aux idoles, en tant que tel, et leur conscience qui est faible est salie. Ce n’est pas un aliment qui nous placera près de Dieu. Si nous ne mangeons pas, nous ne sommes pas privés ; et si nous mangeons, nous ne sommes pas dans l’abondance. » (1 Co VIII, 1-8.)

Paul ne doute pas que tout ce qui existe vienne de « Dieu » ; mais les deux formules suggèrent une différence d’être : « Le Père de qui tout est » et « Jésus le messie par qui tout est et par qui nous sommes ». Si tel n’était pas le cas, si les deux formules avaient même valeur, la venue du messie eût été vaine. La première création (la totalité des créatures et des choses) est nécessairement imparfaite. Jésus apporte à l’homme un supplément d’être qui devient, dans la pensée de Paul, une nouvelle création (la communion de l’esprit). L’homme est par nature tel que Dieu l’a fait. Ce quelque chose de plus, qui change tout, est l’esprit d’amour.

Les animaux que les Grecs mangent lors de festins pris dans les jardins ou les salles avoisinant les temples ou qu’ils achètent simplement chez le boucher, ont été sacrifiés aux dieux de la cité. Les chrétiens issus du paganisme doivent chasser leur mauvaise conscience lorsqu’ils sont étendus devant un plat de viande. Comment leur rejet des idoles peut-il s’accommoder des coutumes sociales généralement partagées ? Ne manqueront-ils pas au devoir d’humanité en refusant de manger avec tout autre ? La réponse de Paul est libératrice. Tout ne vient-il pas de Dieu ? Le jugement des chrétiens sur les idoles et les sacrifices qui leur sont dévolus, est subordonné à l’amour dont ils doivent témoigner dans les relations humaines. Ce n’est pas la nourriture choisie mais l’esprit d’amour, ou sentiment d’humanité, qui crée la proximité de l’homme avec Dieu. Le chrétien appartient par nature au créateur. Il est à Jésus par ce supplément d’être que donne la charité, sachant que l’amour est la vie de l’esprit. Alors, conclut Paul, peu importe ce que vous mangez, la nourriture est neutre et sans importance en regard de la bonté dont vous devez faire preuve. Le concept de non-violence qui se déploie envers toute la création n’est pas immédiatement formulé chez l’apôtre qui témoigne toutefois de sa compassion vis-à-vis du règne animal : « Toute la création gémit dans le spasme de l’enfantement. » (Rm VIII, 22.) Le règne de Dieu, dont il est en quelque sorte l’accoucheur, est du domaine de l’esprit pur où « ni la chair ni le sang » (1 Co XV, 50) n’ont accès et où les questions de nourriture n’ont plus de sens. Le temps vient où la création sera définitivement affranchie de la douleur.

« Mais prenez garde que votre droit ne devienne pas un achoppement pour les faibles. Oui, si toi qui as la connaissance, quelqu’un te voit étendu dans un temple, sa conscience à lui, le faible, ne sera-t-elle pas fondée à manger ce qui est sacrifié aux idoles ? Et ta connaissance perdra ce faible, ton frère pour qui le messie est mort. Si vous péchez ainsi contre les frères et heurtez leur conscience qui est faible, c’est contre le messie que vous péchez. Ainsi, si ma nourriture scandalise mon frère, je ne mangerai pas de viande jusqu’à la fin du monde de peur que mon frère ne trébuche. » (1 Co VIII, 9-13.)

La considération envers les frères est supérieure à l’amour dû aux hommes. Les fêtes que les familles grecques ou les corporations organisent, sont l’occasion de sacrifices. Si vous participez, avertit Paul, le trouble envahit le chrétien venu du paganisme qui a choisi de s’éloigner du banquet familial parce que sa conscience n’est pas encore détachée de la valeur de l’idole. Un tel acte vient à l’encontre de l’annonce messianique, puisqu’il écarte celui qui doit être gagné. La volonté du messie se trouve ainsi contrariée. Jésus a bien dit : « Je viens diviser l’homme et son père, la fille et sa mère, la bru et sa belle-mère. Les ennemis de l’homme sont les gens de sa maison. » (Mt X, 35.)3 Mieux vaut donc s’abstenir des fêtes sacrificielles à causes de frères chrétiens, au risque de heurter sa propre famille et les amitiés anciennes.

L’enseignement ne permet pas d’inférer que Paul était absolument végétarien. Il est au contraire avéré qu’il adopte les us et coutumes de l’environnement social dans lequel il se trouve : « Oui, libéré de tout, je me suis asservis à tous afin d’en gagner le plus grand nombre. Et je me suis fait juif avec les juifs afin de gagner les juifs, soumis à la Torah avec ceux qui sont sous la Torah, moi qui ne suis pas sous la Torah, afin de gagner ceux qui sont sous la Torah. J’ai été sans loi avec ceux qui sont sans loi, moi qui ne suis pas sans loi de Dieu, puisque sous la loi du messie, pour gagner les sans loi. Je me suis fait faible avec les faibles afin de gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour en sauver du moins quelques-uns. Mais tout, je le fais pour l’évangile, afin d’y avoir part. » (1 Co IX, 21.) Une vie réglée ou soumise à un formalisme religieux n’a pas de sens pour l’apôtre. La relativité des lois signe l’esprit libertaire sous-tendu par l’idée que le règne de Dieu est ordonné par l’esprit d’amour, par opposition à l’esprit des lois qui régit les sociétés humaines.

« Accueillez qui est faible dans la foi sans entrer en controverse. L’un, dans la foi, mange de tout ; l’autre, faible, ne mange que des légumes. Que celui qui mange ne méprise pas celui qui ne mange pas et que celui qui ne mange pas ne juge pas celui qui mange, car Dieu l’a accueilli. Toi, qui es-tu pour juger le serviteur d’un autre ? Qu’il tienne debout ou qu’il tombe, c’est l’affaire de son seigneur. Mais il tiendra debout car le seigneur peut le faire tenir debout. » (Rm XIV, 1-4.)

Nous retrouvons la distinction de l’apôtre entre « les faibles » et « les forts ». Ces derniers se sont libérés de l’« esprit d’esclavage » (Ibid. VIII, 15), c’est-à-dire des contraintes légales et de la crainte de Dieu. Les premiers ne se sont pas défaits de la norme ou de la tradition. Les classer selon un ordre de valeur en regard de la diététique revient à accorder à la nourriture l’importance que Paul lui dénie. En l’absence de règle de mesure, nul ne peut porter un jugement sur qui que ce soit. Le seul critère est l’instance du « Seigneur » qui fait « tenir debout » qui il veut. L’expression utilisée n’est pas une simple image. « Celui qui se tient debout » est « l’homme parfait4 » dont Philon d’Alexandrie dit qu’il « accorde musicalement son âme, comme une lyre, non pas à des tonalités aiguës ou graves, mais à la connaissance des principes contraires aussi bien qu’à la pratique des meilleurs » (Quod Deus sit immutabilis V, 23). Or, « l’homme parfait » est celui à qui « l’Immuable » dit : « Toi, tiens-toi debout ici à mes côtés. » (Ibid.) Le Christ est l’Hestôs par excellence, « Celui qui se tient debout5 ». Il enseigne à qui vient a lui à se redresser auprès de Dieu. L’invariance propre à la perfection confère la qualité d’éternité6. Principe premier de l’univers, « l’Immuable » devient chez les gnostiques « le dieu inconnu » supérieur au dieu créateur.

Nous comprenons que la difficulté réside dans l’acceptation des carnivores au sein de la communauté romaine, alors que Paul cherche à élargir le cercle des chrétiens à la terre entière. Contraindre les croyants au végétarisme limite considérablement l’impact évangélique. Accueillez ceux qui mangent les viandes, plaide l’apôtre, puisque Dieu les a reçus dans la foi. Les désigner comme « forts » peut contrarier le but poursuivi, mais c’est aussi une façon de les imposer car leur force réside aussi dans le nombre.

« L’un choisit un jour plus qu’un autre, et l’autre choisit tous les jours. A chacun d’avoir en conscience sa certitude. Celui qui distingue un jour le fait pour le Seigneur et celui qui mange mange pour le Seigneur, oui, il rend grâces à Dieu. Celui qui ne mange pas, c’est pour le Seigneur qu’il ne mange pas ; oui, il rend grâces à Dieu. Parmi nous nul ne vit pour soi-même et nul ne meurt pour soi-même. Oui, si nous vivons nous vivons pour le Seigneur et si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Que nous vivions ou que nous mourions, nous sommes au Seigneur. Oui, le messie est mort pour cela ; il a vécu pour gouverner les morts et les vivants. Toi, pourquoi juges-tu ton frère ? Et toi aussi, pourquoi méprises-tu ton frère ? Tous en effet nous nous présenterons au tribunal de Dieu, car il est écrit : « Je suis vivant, dit le Seigneur (Yahvé) et tout genou pliera devant moi et toute langue célèbrera Dieu. Ainsi, chacun de nous rendra compte de lui-même à Dieu. Ne nous jugeons donc plus les uns les autres mais jugez plutôt de ne pas mettre l’obstacle ni d’embûche devant votre frère. » (Rm XIV, 5-13.)

La Didachè7 formulera la règle du jeûne bihebdomadaire quelques dizaines d’années après que Paul a écrit la Lettre aux Romains : « Que vos jeûne n’aient pas lieu en même temps que ceux des hypocrites. Ils jeûnent en effet le lundi et le jeudi ; pour vous, jeûnez le mercredi et le vendredi. » (VIII, 1.) Les judéo-chrétiens qui ne se départent pas de la tradition pharisienne du jeûne du second jour et du cinquième jour de la semaine8 sont invités à changer de coutume. Les Constitutions apostoliques attestent d’autre part l’usage du jeûne des cinq jours de la semaine évoqué par Paul9.
L’apôtre n’a pas abrogé toute loi pour adopter une nouvelle norme. Il prône la liberté de conscience en sorte que le chrétien n’ait de compte à rendre qu’à Dieu. La question du jeûne est relative, celle des jours choisis plus encore. La privation ne saurait constituer une sorte de rituel social qui ferait l’objet de commentaires et focaliserait l’attention sur une action contingente. Le jeûne d’ordre public est contreproductif. Tout instant de vie doit être tendu vers « le Seigneur » ; or, le jeûne institué reconstitue l’obstacle de la règle et du jugement. Il crée une tension sociale qui détourne chacun du sens de sa propre vie. Paul lui-même ne semble pas avoir pratiqué le jeûne régulièrement, sinon de manière opportuniste10. Pour se faire entendre des « faibles », l’apôtre en appelle à Isaïe qui prophétisa le juste jugement de Dieu11. Puisque chacun rendra compte de soi devant Dieu, de quel droit les chrétiens s’érigeraient-ils en juges pour se juger les uns les autres ?

« Je le sais, j’en suis convaincu dans le seigneur Jésus, rien n’est impur en soi. Mais si quelqu’un considère impur quoi que ce soit, cela l’est pour lui. Si tu attristes ton frère par ta nourriture, tu ne marches plus selon l’amour. Ne pousse pas à la perte, par ta nourriture, quelqu’un pour qui le messie est mort. Ne calomniez pas votre bien. Le règne de Dieu n’est certes pas aliment ou boisson, mais justice, paix et joie dans l’Esprit saint. Oui, qui sert ainsi le messie sera agréé par Dieu et approuvé par les hommes. Recherchons donc les uns pour les autres ce qui est pacifiant et constructif. Pour une nourriture, ne détruis pas l’œuvre de Dieu. Certes tout est pur, mais c’est mal pour l’homme d’achopper sur le manger. C’est bien de ne pas manger de viande, de ne pas boire de vin, et de t’abstenir de ce qui fait trébucher fon frère. Toi, ta foi, garde-la pour toi seul en face de Dieu. Magnifique celui qui fait, sans se juger, ce qu’il approuve. Mais celui qui mange dans le doute est condamné parce qu’il n’est pas de bonne foi et que tout ce qui n’est pas de bonne foi est faute. » (Rm XIV, 14-23.)

La question de la pureté de table, très sensible chez les pharisiens, est rappelée par Matthieu qui prête à Jésus les paroles suivantes : « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui profane l’homme, mais ce qui sort de la bouche, voila ce qui profane l’homme12 (…) Ne réalisez-vous pas que tout ce qui entre dans la bouche descend dans le ventre et est expulsé dehors ? Mais ce qui sort de la bouche vient du cœur, et voilà ce qui profane l’homme. Oui, du cœur viennent les mauvaises raisons, les meurtres, les adultères, les prostitutions, les vols, les faux témoignages, les blasphèmes. C’est cela qui profane l’homme. Mais manger sans se laver les mains, cela ne profane pas l’homme. » (Mt XV, 11, 17-20.) La diatribe se poursuit : « Malheur à vous scribes et pharisiens, hypocrites qui purifiez le dehors de la coupe et de l’écuelle, mais le dedans est plein de rapine et de voracité. Pharisien aveugle, purifie d’abord l’intérieur de la coupe pour que son extérieur même devienne pur. » (Ibid. XXIII, 25-26.) Ces paroles prêtées à Jésus ne présentent guère un caractère authentique. Elles semblent désigner la fin du Ier siècle, quand les pharisiens chassent les chrétiens des synagogues et que l’antagonisme enfle.

Certes, Jésus n’adhérait pas systématiquement à l’interprétation pharisienne de la Torah (la Torah orale sensée prolonger la loi fondamentale), ce dont témoigne Marc de façon moins agressive et probablement plus conforme que Matthieu : « [les pharisiens et les scribes] voient quelques-uns des disciples [de Jésus] manger leur pain avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées – car les pharisiens et tous les juifs tiennent à la tradition des anciens et ne mangent pas sans s’être lavé les mains jusqu’au poignet, et quand ils reviennent du marché, ils ne mangent pas sans s’être aspergés, et il y a beaucoup d’autres choses auxquelles ils tiennent par tradition, immersion des coupes, des cruches et des plats – les pharisiens et les scribes, donc l’interrogent : « Pourquoi tes disciples ne marchent-ils pas selon la tradition des anciens, mais, avec leurs mains souillées mangent leur pain ? ». » (Mc VII, 2-5.) Jésus répond en opposant la simplicité de cœur que portent les commandements de Moïse, au légalisme comédien et superfétatoire des pharisiens.

Jésus demandait à ses disciples de ne pas se soumettre au légalisme ritualisé des pharisiens, certainement pas de manger avec des mains sales. Son interprétation de la Torah n’était pas empreinte de juridisme mais de sentiment d’humanité. Marc et Matthieu sont en résonance avec l’enseignement de Paul, mais l’apôtre va au bout de la liberté. Il ne s’agit pas d’ignorer simplement le formalisme pharisiens, mais d’effacer la loi de Moïse. Matthieu ne rejette nullement les catégories de pur et d’impur définies par la Torah13. Il affirme contre Paul : « Tant que n’auront pas passé les ciels et la terre, pas un yod, pas un signe de la Torah ne passera que tout ne soit arrivé. Aussi, l’homme [Paul] qui délie l’un des moindres commandements et qui enseigne ainsi les hommes sera appelé « Moindre » dans le règne des cieux, mais celui qui le pratique et l’enseigne sera appelé « Grand » dans le règne des cieux14. » (Ibid. V, 18-19.)

Paul ne contredit pas le principe de la loi intérieure. Si quelqu’un juge en conscience que tel aliment est impur pour lui, quand bien même son jugement porterait la marque de la Torah, il en est véritablement ainsi. Il n’empêche que « le fort » qui n’obéit à aucune norme ni ne se donne aucune règle, doit nécessairement aligner sa conduite sur « le faible » pour éviter la dissension. Paul, qui se compte parmi « les forts »15, sait se faire « faible avec les faibles afin de gagner les faibles » (1 Co IX, 21). Tout jugement atteint le règne de Dieu et contrarie le principe de la foi que l’apôtre cherche à déployer dans l’universalité. La communauté du messie est le bien de tous. Quant à celui qui ne s’impose pas de règle alimentaire, il doit assumer intérieurement sa liberté et manger la conscience claire, sinon il produit en lui-même une contrariété qui est péché. La disharmonie ou le trouble de l’âme est en soi une faute.
Nous remarquons que le rejet de la Torah et de toute norme religieuse ne s’embarrasse pas de la notion de non-violence absolue qui nous semble pourtant au cœur du message du Nazaréen. Pour l’apôtre, l’élargissement de la communauté chrétienne ne saurait être freiné par une question d’abstinence. Sur ce point, nous sommes en contradiction avec Paul et nous nous accordons mieux avec la tradition végétarienne suivie par Jacques, Pierre et les pauvres de Jérusalem.

La tradition de Pierre

n tant que Fils de Dieu, Adam est ici exempt de tout péché16. Il est élevé au rang de Prophète de vérité, dont Jésus est l’ultime hypostase17. Il faut donc revenir au mythe de la chute des anges, tel que l’expose 1 Hénoch, et connaître qu’ils firent « la chose » (VI, 4) avec les filles des humains. De l’union illégitime naquirent des bâtards de si grande taille qu’ils furent appelés « les géants18 » (VII, 2-3). « Pour éviter que le manque de nourriture ne les poussât à se repaître contre nature de la chair des animaux, et qu’ils ne parussent cependant irresponsables dans la mesure où la nécessité justifiait cette audace, pour eux, le Dieu tout-puissant fit tomber du ciel une manne qui répondit à leurs désirs variés. » (Hom VIII, 15, 3.) Mais « ils n’aspiraient qu’à goûter le sang19 » (Ibid. XV, 4). Insatisfaits du pain céleste, « enragés jusqu’à la férocité » (Ibid. XV, 2), ils furent « les premiers à consommer de la chair » (Ibid. XV, 4). La manducation des animaux est donc le fait de ces êtres hybrides qui se comportèrent « comme des bêtes féroces » (Ibid. XV, 1). Le malheur fut augmenté par les humains qui « pour la première fois cherchèrent à les imiter » (Ibid. XVI, 1) et se repurent de chair.

Le temps béni de la genèse, où hommes et animaux étaient végétariens, demeure la référence spirituelle : « Dieu leur dit : « Voici, je vous ai donné toute herbe émettant semence, qui se trouve sur toute la face de la terre, et tout arbre qui a en lui fruit d’arbre, qui émet semence : ce sera pour votre nourriture. A toute bête sauvage, à tout oiseau des cieux, à tout reptile sur la terre, à tout ce qui a en soi âme vivante, j’ai donné toute herbe verte à manger. » Il en fut ainsi. » (Gn I, 29-30.) Vers cet état d’innocence se tend l’espérance du retour au règne de Dieu qui est le fondement évangélique. Oui, les hommes imitèrent les géants ; eux qui ne naissent « ni bons ni mauvais » (Hom VIII, 16, 1), ils le deviennent et « une fois l’habitude prise [ils se montrent] incorrigibles » (Ibid VIII, 16, 1). L’horreur ne s’est pas arrêtée là. Ayant goûté à la chair animale, les êtres décadents étaient préparés à consommer la leur : « Les animaux privés de raison venant à manquer, les hommes bâtards [les géants] se mirent à manger la chair humaine20. » (Ibid. VIII, 16, 2.)

La nourriture carnée provoquait une « abondante effusion de sang », si bien que l’air pur « fut souillé par une exhalaison impure et, devenu malsain, il rendait malades ceux qui le respiraient au point que désormais, les hommes mouraient prématurément21 » (Ibid. VIII, 17, 1). Souillée par les reliefs de table, la terre produisit les mouches22 et les espèces animales malfaisantes et nuisibles. Rien n’allait plus sur cette terre. Alors, Dieu décida d’éliminer les géants « pour éviter qu’une mauvaise semence, par un enchaînement naturel, ne vidât le siècle à venir d’hommes susceptibles d’être sauvés » (Hom VIII, 17, 3). Il prévint Noé, seul et unique juste, de l’imminence du déluge afin qu’il se réfugiât dans une arche avec les siens. Après que le monde fut purifié, il le lui remit « pour un second commencement de vie » (Hom VIII, 17, 4).

C’est ici que naissent les démons qui habitent les corps humains et qui hantent les évangiles. En proportion de leurs corps, les âmes des géants défunts étaient plus grandes que celles des hommes. « Elles reçurent, en tant qu’espèce nouvelle, un nom nouveau » (Ibid. VIII, 18, 1) et formèrent la race bâtarde des démons, « de feu par les anges et de sang par les hommes » (Ibid. VIII, 18, 2). Connaissant leur appétit insatiable, Dieu envoya un ange leur signifier leur conduite : « Vous n’aurez pouvoir sur aucun des hommes et vous n’en tourmenterez aucun, à moins qu’on ne se fasse volontairement votre esclave en se prosternant devant vous, en vous offrant des sacrifices et des libations, en partageant votre table ou en accomplissant tout autre acte défendu, en versant le sang, en goûtant de la chair des cadavres, en se rassasiant des restes de bêtes sauvages, de chair coupée ou étouffée, ou de quelque autre aliment impur. Et non seulement vous ne toucherez pas à ceux qui se réfugient dans ma loi, mais encore vous leur rendrez hommage et vous fuirez de devant leur face. Car ce qu’ils décideront contre vous, eux qui sont justes, il vous faudra l’endurer. » (Ibid. VIII, 19, 1-2.) En ce deuxième commencement, Dieu tolère l’habitude prise par les hommes de manger les animaux, mais sous certaines conditions23.

Au pays des Gadaréniens24, deux démoniaques très dangereux qui trouvent refuge dans les sépulcres voient venir Jésus. Les démons qui habitent en eux s’écrient : « Qu’y a-t-il entre nous et toi, fils de Dieu ? Es-tu venu jusqu’ici nous tourmenter avant le temps ? Or il y a, loin d’eux, un gros troupeau de cochons qui paît. Les démons le supplient et disent : « Si tu nous jettes dehors, envoie-nous dans le troupeau de cochons. » Il leur dit : « Allez. » Ils sortent et s’en vont dans les cochons. Et voici que tous les cochons se ruent du haut de la falaise dans la mer. Ils meurent dans les eaux. » (Mt VIII, 28-32.)25 Le récit rappelle que les démons, c’est-à-dire les âmes des géants, seront annihilés à la fin des temps, moment perçu comme retour à la genèse où tout être vivant renouera avec le caractère végétarien originel. D’ici là, les démons ont trouvé le moyen de satisfaire leurs désirs en habitant les corps humains : « Les démons désirent ardemment s’insinuer dans le corps des hommes, et en voici la raison. Comme ils sont des esprits et qu’ils ont le désir des aliments, des boissons, des relations sexuelles, mais qu’ils ne peuvent pas goûter à ces plaisirs parce qu’ils sont des esprits et qu’ils sont dépourvus d’organes appropriés à cet usage, ils pénètrent dans les corps humains pour pouvoir obtenir ce qu’ils désirent en trouvant en quelque sorte des organes à leur service, c’est-à-dire, pour la nourriture, les dents de l’homme, pour les relations sexuelles, ses parties génitales. » (Hom IX, 10, 1-2.) Pour être déshumanisé autant qu’il l’est, le démoniaque de Gadara est habité non par un, mais par une multitude de démons. Or, la principale voie d’accès à l’homme est en ce qu’il mange : « Oui, les démons, par l’intermédiaire de la nourriture que vous leur offrez, reçoivent de vos propres mains la faculté de s’introduire dans vos corps. Ils s’y tapissent et, avec le temps, ils se mêlent aussi à vos âmes. » (Hom IX, 9-2.) Chassés du démoniaque, les démons n’ont d’autre possibilité immédiate de satisfaire leurs désirs que de pénétrer dans les corps des cochons qui se trouvent là. Mais il s’agit d’une fausse échappatoire car personne ne mangera les cochons qui se suicident sous l’effet des démons eux-mêmes26. Ils ne sont pas seuls à se précipiter dans le vide sous une impulsion démoniaque : « Certains des démons malfaisants tendent des pièges d’une autre façon : au début, ils ne manifestent même pas leur présence, pour ne pas susciter de résistance contre eux ; mais au moment opportun, sous le prétexte d’une colère, d’un sentiment amoureux ou de quoi que ce soit d’autre, subitement, ils outragent le corps par le fer, le lacet, le précipice ou tout autre moyen, et finalement, ils causent le châtiment des âmes de ceux auxquels ils se sont combinés et qu’ils ont trompées, comme nous le disions, en se jetant dans le feu purificateur27. » (Hom IX, 13, 1.)

Marie de Magdala n’était peut-être pas dans l’état du démoniaque de Gadara que nul ne pouvait dompter, qui vivait nu, s’abritait dans les sépulcres, se tailladait avec des pierres et errait dans les déserts. Pourtant, si l’on en croit Luc, Jésus avait chassé « sept démons » (Lc VIII, 2)28 hors de Marie. Les particularités de ces démons nous sont peut être données par le rédacteur des Homélies : la foi aux idoles, le partage de la table sacrificielle, le meurtre, l’adultère, la haine injustifiée, le vol (Hom IX, 23, 2) et la magie (Ibid. VIII, 19, 3). Ce qui nous donne un portrait épouvantable de Marie avant que son chemin ne croise celui de Jésus.

Quand, chez Luc, les soixante-dix envoyés en éclaireurs reviennent vers Jésus, ils témoignent leur bonheur : « Même les démons nous sont soumis par ton nom ! » (X, 17.) Dans sa réponse Jésus ajoute : « Voici, je vous ai donné le pouvoir de fouler les serpents et les scorpions et toute la puissance de l’ennemi. » (Ibid X, 19.) Nous retrouvons les éléments du mythe, quand, après que les géants eurent adopté une nourriture carnée, la terre, souillée par les restes des repas, « produisit pour la première fois les animaux venimeux et nuisibles » (Hom VIII, 17, 2). Serpents et scorpions étant le résultat de la voracité carnivore, ils ne nuisent pas davantage aux disciples de Jésus que les démons eux-mêmes.

La même clé donne la compréhension de deux versets de Matthieu : « Oui, Jean est venu. Il ne mange ni ne boit, et ils disent : « Il a un démon. » Le fils de l’homme vient. Il mange et il boit, et ils disent : « Voici un homme glouton et buveur, amis des percepteurs et des criminels ». » (XI, 18-19.) L’observation des jours de jeûne liés au siège de Jérusalem et à la destruction du Temple par Nabuchodonosor donne le contexte29. Il est inconséquent d’affirmer que Jean a un démon alors qu’il observe les jours de jeûne, ne mange mie ni ne boit goutte de vin30, et de ne point le dire de Jésus qui mange et boit ce jour-là, sachant que « les libations de vin rassasient les esprits impurs eux-mêmes » (Hom XI, 15, 6). Si Jésus réalise l’annonce de Zacharie31 et témoigne, par la fête et le défaut de jeûne, de l’inauguration du règne, la rédemption vaut pour tous : il n’y a ni percepteur, ni pécheur. Les accusations portées pèchent par contradiction ; Jean ne prend rien qui puisse nourrir un démon. Jésus n’en est pas moins accusé par les pharisiens de chasser les démons par Béelzéboul32, le chef des démons » (Mt XII, 24)33, lors de la guérison du démoniaque aveugle et sourd, ce qui est également inconséquent.

Il est parfois difficile de déloger les démons. Le fils épileptique a été présenté par son père aux disciples de Jésus qui n’ont pu le guérir : « Jésus le rabroue, et le démon sort du garçon qui est guéri sur l’heure. » (Mt XVII, 18.) Les disciples s’étonnent et lui demandent en privé pourquoi ils n’ont pu le chasser. Il leur dit : « A cause de votre peu de foi. » (Ibid. XVII, 20.) Il ajoute : « Cette espèce ne sort qu’à force de prière et de jeûne.34» (Mt XVII, 21.) Nous retrouvons ce même enseignement dans la tradition pétrinienne : « Les privations, le jeûne et les mortifications sont les secours les plus appropriés pour mettre en fuite les démons. Oui, s’ils pénètrent dans le corps d’un homme pour prendre part (à ses plaisirs), il est évident qu’ils sont chassés par les mortifications. Mais comme certains, peut-être plus redoutables, s’obstinent, malgré les macérations, à demeurer dans le corps macéré, il faut alors trouver en Dieu son refuge, par les prières et les supplications, en s’abstenant de toute occasion d’impureté, afin que la main de Dieu puisse effleurer le possédé pour le guérir parce qu’il est pur et qu’il croit. » (Hom IX, 10, 3-11, 1.) Les disciples de Jésus n’ont pu guérir le fils épileptique parce qu’il n’était pas lui-même disposé à être guéri. Le démon exorcisé peut être lent à obtempérer, demander « un délai avant de sortir » (Ibid. XI, 16, 1), mais il ne saurait contrevenir à l’ordre que Dieu pourrait donner. C’est ce que veut dire le centurion de Matthieu : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, mais dit seulement une parole et mon garçon sera guéri. Car moi qui suis un subalterne, j’ai des soldats soumis à mes ordres. Je dis à l’un : Va, et il va, à un autre : Viens, et il vient et à mon serviteur : Fais ceci, et il le fait. » (VIII, 8-9.) La clé de compréhension se trouve en cette même tradition pétrinienne : « Car de la même façon que les soldats placés sous les ordres d’un tribun de César savent respecter celui qui a reçu ce poste en considération de l’autorité de celui qui le lui a confié, en sorte que si les officiers disent à l’un : « Viens ! », il vient, et à un autre : « Va ! », il va, de même celui qui s’est donné à Dieu et qui a la foi se fait obéir des démons et des maladies par sa seule parole, et les démons cèdent, bien qu’ils soient beaucoup plus puissants que ceux qui leur commandent. » (Hom IX, 21, 1-2.) La prière doit attester que l’homme habité a trouvé en Dieu son refuge et la foi doit porter tant l’oraison du malade que les adjurations et la formule sainte du guérisseur : « Oui, tout se réalise pour qui possède la foi, mais rien pour qui ne la possède pas. » (Ibid. IX, 11, 1.) La prédisposition du thérapeute est majeure. Les disciples de Jésus n’ont pu compenser par leur propre foi le manque de préparation spirituelle du patient. Leur échec atteste leur faiblesse et provoque l’ire de Jésus : « O génération sans foi et dévoyée, jusqu’à quand serai-je avec vous ? Jusqu’à quand vous supporterai-je ? » (Mt XVII, 17.) Jésus demande qu’on lui amène le garçon. Pierre a compris la leçon, si l’on en croit les Homélies qui rapportent son enseignement : « Dans le présent, si vous vous baignez dans l’eau courante d’une rivière, dans une source ou éventuellement dans la mer, en prononçant l’invocation trois fois bienheureuse, non seulement vous pourrez chasser les esprits qui sont tapis au fond de vous, mais si vous ne commettez plus de péché et que vous ayez en Dieu une fois inébranlable, vous chasserez les esprits mauvais et les démons cruels des autres, ainsi que leurs durs tourments. » (Hom IX, 18, 4.) Les Homélies appellent « la juste gnose » cette discrète connaissance des mystères qui, par le renoncement et le végétarisme « restaure le culte originel donné à l’humanité comme moyen de salut35 » (Ibid. IX, 18, 2). Il est évident que Jésus et ses disciples thérapeutes ne chassent pas les démons pour que les patients, une fois guéris, s’empressent à nouveau de les ingurgiter. Pour vaincre la mort, il faut vaincre les démons. Le don acquis justifie que le thérapeute est proche de Dieu : « Même si tous les démons avec tous leurs tourments fuient devant vous, ce n’est pas là une raison de vous réjouir, c’est surtout que vous plaisez (à Dieu) et qu’ainsi vous avez inscrit vos noms dans le ciel comme éternellement vivants. Voilà aussi pourquoi le divin Esprit saint se réjouit : c’est que l’homme a vaincu la mort ; car l’expulsion des démons se produit pour la guérison d’autrui. » (Ibid. IX, 22, 1-2.)

La tradition ancienne de l’Eglise de Pierre devait être rejetée au rang des hérésies par une Eglise romaine désormais ouverte aux chrétiens issus du paganisme. Pour rapprocher des théologies et des conduites bien différentes, l’auteur des Actes des apôtres fait preuve d’imagination. Il lui faut en effet montrer que Pierre a bien un jour rejeté le végétarisme et qu’il s’est finalement conformé à la doctrine paulinienne sur la question de la table : « Il a faim et désire manger. Tandis qu’ils préparent, il est en extase. Il contemple le ciel ouvert. Un objet descend vers la terre, sorte de grande nappe nouée aux quatre coins. Dedans, il y a tous les quadrupèdes, les reptiles de la terre et les oiseaux du ciel. Et une voix qui lui dit : Lève-toi, Pierre ! Immole et mange ! Pierre dit : En aucune façon, Seigneur ! car je n’ai jamais rien mangé de profane et d’impur. Une voix lui dit une deuxième fois : Ne déclare pas profane ce que Dieu purifie. Cela se répète trois fois ; puis, vite, l’objet est enlevé au ciel. » (Ac X, 10-16.) Cette surprenante légende est sensée authentifier le passage de Pierre du végétarisme à la nourriture carnée. Elle pèse certes de tout le poids de l’orthodoxie, mais relève d’une composition facile en regard de la longue tradition de l’Eglise de Pierre. L’auteur des Actes ajoute que le premier disciple « est perplexe en lui-même », avant que la raison de la nouvelle conduite voulue par Dieu n’apparaisse avec la rencontre et l’adhésion du centurion Corneille. En quelques lignes, l’auteur des Actes fait de Pierre un vrai paulinien à la rencontre des païens et partageant leur table sans hésitation !

Nous venons de voir que Pierre assume la tradition végétarienne, tandis que Paul s’accommode des chrétiens carnivores dans le but de déployer plus largement l’annonce de Jésus. L’apôtre défend la liberté qui ne prend pas véritablement sa source dans la tradition mais dans l’expérience directe de l’esprit du Christ. Tandis qu’il se trouve à Antioche en compagnie de Barnabé, les disciples de Jacques et de Pierre viennent de Judée pour exiger que les prosélytes (pauliniens) soient préalablement convertis au judaïsme : « Si vous ne vous faites pas circoncire selon la coutume de Moïse, vous ne pouvez pas être sauvés. » (Ac XV, 1.) Paul appelle ces « intrus » des « faux frères » qui épient la liberté et veulent réduire les pauliniens « en esclavage », c’est-à-dire les mettre sous le joug de la Torah (Ga II, 4). L’apôtre refuse de se soumettre, il plaide pour sa défense que « ceux qui paraissent les plus importants, [Jacques et Pierre], ceux-là ne [lui] ont rien imposé » (Ibid. II, 6-7), si ce n’est de contribuer aux besoins des « pauvres36 » (Ibid. II, 10). Face à un conflit majeur, il est décidé de monter à Jérusalem pour régler la question. La dispute oppose Jacques37, le frère de Jésus, et Pierre à Paul. Jacques, dont Eusèbe de Césarée rapporte : « Il ne mangea rien qui eût vécu. » (Hist. Ecc. II, 23, 5.)

Si l’on en croit les Actes des apôtres : « Certains des pharisiens, qui ont la foi, se lèvent et disent : « Il faut circoncire [les païens] et leur enjoindre de garder la Torah. » (XV, 5.) Or, l’écoute des pharisiens est justifiée par Matthieu : « [Jésus] dit : Sur le siège de Moïse siègent les scribes et les pharisiens. Donc, tout ce qu’ils vous disent, faites-le et gardez-le. Seulement ne faites pas selon leurs œuvres. Oui, ils disent et ne font pas.38 » (XXIII, 2-3.) On examine l’affaire. Toujours selon les Actes, Pierre prend la parole : « Pourquoi éprouvez-vous Dieu en imposant sur la nuque des disciples un joug que ni nos pères ni nous n’avons eu la force de porter ? » (XV, 10.) Finalement, Jacques impose aux prosélytes des nations « qui retournent vers Dieu » (Ibid. XV, 10) « de s’éloigner des impuretés des idoles, de la prostitution, de la chair étouffée et du sang39. » (Ibid. XV, 11). Ils ne doivent donc manger ni animal immolé aux idoles, ni viande de boucherie grecque ou romaine. La loi de Noé est rétablie pour les fidèles qui ne sont pas juifs. Ils ne sont finalement pas soumis à la loi de Moïse. Paul, le libertaire, est toutefois placé sous surveillance : « Les apôtres et les anciens, avec toute la communauté croient bon de choisir parmi eux des hommes et de les envoyer à Antioche, avec Paul et Barnabé, hommes éminents parmi les frères : Jude [Judas], surnommé Barsabbas et Silas [Silvain]. » (Ac XV, 22.) Les deux surveillants ont en main le symbole de Jérusalem.

La tradition pétrinienne prête à Pierre un autre discours : « Oui, certains parmi les nations ont rejeté la prédication conforme à la Torah qui était mienne, pour adopter un enseignement contraire à la Torah, les sornettes de l’homme ennemi [Paul]. Et cela de mon vivant : certains ont entrepris de travestir mes paroles par des interprétations artificieuses pour abolir la Torah, en prétendant que moi-même, je pensais ainsi, même si je ne le proclamais pas ouvertement. Loin de moi pareille attitude ! » (Ep Pierre Jc 2, 3-4.) La position de Pierre est confirmée par Mt V, 17, 20 déjà cité40.

Il semble bien que les Actes des apôtres, dans leur souci d’harmoniser les contraires, ne donnent pas un compte rendu fidèle de la dispute de Jérusalem. Le fait est que, quelques temps après, Pierre vient lui-même à Antioche où il peut vérifier si « les chrétiens » venus du paganisme se conforment à la loi de Noé et si les juifs « chrétiens » restent fidèles à la Torah. Un nouveau conflit éclate : « Quand Képhas [Pierre] est venu à Antioche, je me suis opposé à lui en face, parce qu’il était condamnable. Avant que ceux de Jacques ne soient venus, il mangeait avec ceux des nations. Mais quand ils sont venus, il s’est retiré et séparé, craignant ceux de la circoncision. Les autres juifs ont joué la même comédie, en sorte que Barnabé s’est laissé entraîner par leur comédie. Mais quand j’ai vu qu’ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l’évangile, j’ai dit à Képhas devant tous : « Si toi qui es juif, tu vis comme ceux des nations comment peux-tu les obliger à vivre en juifs ? » » (Ga II, 11-14.) Cette dernière réplique de Paul rejoint ce que rapporte le sage pharisien Ismaël ben Elicha41 quelques dizaines d’années plus tard : « Un israélite, qui habite hors de sa terre pratique l’idolâtrie en pureté [serait-il parfait en regard des préceptes et des sentences de la Torah] : par exemple, un idolâtre faisant un banquet pour son fils invite tous les juifs qui sont dans sa ville, bien qu’ils y mangent et boivent ce qu’ils ont eux-mêmes apporté et que le serviteur soit le leur ; l’Ecriture leur impute comme s’ils avaient mangé de l’autel des morts, [des sacrifices] selon Ex. XXXIV, 1542. » (TB Avodah Zarah 8a.)43 La Tossefta ajoute : « On doit habiter en Israël, même dans une ville possédant une majorité de goïm, et pas hors de la terre, même dans une ville toute israélite. » (IV, 3.) Un juif pieux ne peut quitter la terre sacrée d’Israël que Dieu lui a donnée sans être en faute44. Quelle que soit sa pureté, Pierre contrevient à la Torah du seul fait qu’il réside en terre païenne. Il est donc contradictoire qu’il veuille obliger ceux des nations à se conformer à la Torah. Tel est l’argument de Paul. Pourtant, Pierre se montre attaché à la pureté de la table. Toute nourriture, tout breuvage est impur à la table d’un païen. La cruche d’eau elle-même, à peine déposée, devient profane45. La tradition pétrinienne enseigne : « Nous ne profitons pas de la table des gentils, parce que nous ne pouvons même pas manger avec eux à cause de l’impureté de leur vie. Cependant, quand nous les avons persuadés de penser et d’agir selon la vérité, et que nous les avons baptisés avec une invocation trois fois bienheureuse, alors nous partageons le repas avec eux46. Mais nous ne pouvons pas, s’agirait-il d’un père, d’une mère, d’une épouse, d’un enfant, d’un frère ou de toute autre personne nous montrant naturellement de la tendresse, oser manger avec eux. En effet, c’est avant tout notre culte qui nous fait agir ainsi. » (Hom XIII, 4, 3-5.) Nous avons déjà deux catégories de chrétiens : les premiers, qui sont juifs ou prosélytes circoncis, et les seconds, que l’on appelle noachides47 parce qu’ils se conforment aux lois minimales de Noé.

Deux sortes d’impuretés majeures ont fait hésiter Pierre quant aux règles de commensalité, avant qu’il n’obtempère aux ordres de Jacques. Premièrement, les chrétiens d’Antioche venus du paganisme devaient être carnivores ; deuxièmement ils ne devaient pas se laver les mains avant de manger. Certes, les disciples de Jésus ne suivaient pas cette tradition pharisienne dont on ne trouve aucun fondement dans la Torah. Mais la Michna48 témoigne de l’importance de cette pratique par le nombre de controverses et par la réglementation scrupuleuse dont elle faisait l’objet. Ami des pharisiens, dont un certain nombre avait rejoint la foi en Jésus, il est probable que Jacques n’ait pas témoigné de la même libéralité que son frère. En ce cas, l'incertitude de Pierre pourrait provenir de l’écart de doctrine entre Jésus et Jacques avant même le fossé qui le sépare de Paul. Quoi qu’il en soit, la question de l’impureté des mets carnés prédomine assurément.

Paul ne veut pas de schisme : « Puisqu’il n’y a qu’un pain et que nous sommes nombreux en un seul corps, oui, nous partageons un pain unique49. » (1 Co X, 17.) Il tente de justifier sa position libérale : « Regardez l’Israël selon la chair, ceux qui mangent les victimes ne sont-ils pas associés à l’autel ? Que dis-je donc ? Que ce qui est offert aux idoles est quelque chose ? Ou que l’idole est quelque chose ? Non, mais ce qu’ils sacrifient est sacrifié aux démons et non à Dieu50. Or, je ne veux pas que vous partagiez avec les démons. Vous ne pouvez boire à la fois à la coupe du Seigneur et à la coupe des démons. Vous ne pouvez pas être à la table du Seigneur51 et à la table des démons. » (Ibid. X, 18-23.) Nous avons vu que la tradition pétrinienne enseigne que les victimes sacrifiées lors des cultes païens le sont aux démons, sachant que les démons de sont pas les dieux païens, mais les âmes des « géants » qui se repaissent de chair. Si l’on va au bout du raisonnement, dit Paul, les sacrifices qui se déroulent au Temple de Jérusalem sont tout autant destinés à un démon, puisque le goût pour la chair est le propre des démons. Il est donc inconséquent de s’asseoir à la table de juifs pieux carnivores, sous prétexte que Moïse les a autorisé à sacrifier à Dieu52, et de refuser de s’asseoir à celle des païens également carnivores. Le sacrifice, quel qu’il soit n’a aucune valeur.

Paul n’est plus dans un état d’esprit de compromis : « Tout est permis, mais tout n’est pas utile. Tout est permis, mais tout ne construit pas. Que nul ne cherche rien pour soi, mais pour l’autre. Tout ce qui se vend à l’étal, mangez-le sans en faire un cas. Oui, la terre et sa plénitude sont au Seigneur Dieu53. Si un mécréant vous invite, si vous voulez y aller, mangez de tout ce qui vous sera servi sans en faire un cas. Mais si quelqu’un vous dit : « C’est sacrifié à l’idole », n’en mangez pas à cause de cet informateur de la conscience. La conscience dont je parle, ce n’est pas la vôtre, mais celle d’autrui. Oui, pourquoi ma liberté serait-elle jugée par la conscience d’un autre ? Et si je mange avec action de grâce, pourquoi serais-je blâmé pour ce dont je rends grâce ? Ainsi, que vous mangiez, buviez ou quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu. Ne scandalisez ni les Juifs, ni les Grecs, ni la communauté de Dieu, de même que, moi-même, je cherche à plaire en tout à tous, je ne cherche pas d’avantage pour moi-même, mais celui du plus grand nombre, pour qu’ils soient sauvés. » (Ibid. X, 24-33.)

Paul ouvre grandes les portes, il ne veut pas que la question de la table empêche la multitude des nations de recevoir l’Evangile : « N’avons-nous pas le droit de manger et de boire ? » (1 Co IX, 4.) Il limite le concept de règne par une non-violence relative, pour l’élargir à une plus grande humanité : « Le règne de Dieu n’est certes pas aliment ou boisson, mais justice, paix et joie dans l’Esprit saint. » (Rm IV, 17.) Les limites de l’apôtre sont celles de l’Empire, non plus de la Judée. Cette position au sujet du repas communautaire amène Paul à inventer l’eucharistie, à séparer le repas sacré du repas ordinaire54, ce qui n’a pas de sens dans la tradition pétrinienne : « [Pierre] demanda qu’on installât des couches à même le sol sous l’épais feuillage des arbres, pour bénéficier de l’ombre, et il fit s’étendre chacun selon son mérite ; c’est ainsi que nous partageâmes la nourriture. Pierre nous bénit, rendit grâces à Dieu pour le plaisir du repas, selon la pratique habituelle des Hébreux55. » (Hom X, 26, 2-3.) Le repas débute par la bénédiction, il s’achève par les grâces : « [Pierre] bénit la nourriture et, quand il fut rassasié, il rendit grâces. » (Ibid. II, 4.) La règle consiste en la frugalité : « Tu ignores, dit Pierre à Clément, « que je prends uniquement du pain et des olives, rarement des légumes56. » (Hom XII, 6, 4.) En revanche, la séparation des genres trouve sa justification chez Paul : « Je ne vous loue guère : vous vous réunissez, non pour le meilleur, mais pour le pire. Et d’abord, j’entends dire qu’il y a des dissensions parmi vous quand vous vous réunissez en communauté. Oui, il faut qu’il y ait des sectes parmi vous, pour que les hommes éprouvés se manifestent. Maintenant, vous assembler ainsi, ce n’est pas le repas du Seigneur, car chacun se hâte de manger son propre dîner et l’un a faim et l’autre est ivre. Est-ce que vous n’avez pas de maison pour manger et pour boire ? Méprisez-vous la communauté de Dieu ? Voulez-vous faire honte à qui n’a rien ? Que dire ? Faut-il vous louer ? Non, de cela je ne vous loue pas. » (1 Co XI, 17, 22.) Suit alors l’institution de l’eucharistie que Paul « a reçu[e] du Seigneur » (Ibid. XI, 23), comme s’il s’agissait d’un épisode de la vie de Jésus, de même qu’il a acquis son évangile comme « un dévoilement » (Ga. I, 12). Paul demande alors à chacun de juger en conscience s’il peut participer ou non au repas du corps du christ, c’est-à-dire, de la communauté chrétienne : « Oui, qui mange et boit en ne discernant pas le corps [communautaire] mange et boit un jugement contre lui-même. C’est pourquoi il y a parmi vous tant de faibles et de malades et plusieurs qui sont morts. » (1 Co XI, 29-30.) Pierre donne un autre diagnostic : « Ces mêmes démons qui sont tapis au fond de leurs âmes leur donnent à penser que ce n’est pas un démon qui les tourmente, mais une maladie corporelle – par exemple un excès de fiel, de bile, de phlegme ou de sang57, une inflammation des méninges, ou autre chose encore. Et même s’il en était ainsi, il n’est pas pour autant exclu que cela soit une forme de démon. » (Hom IX, 12, 4.) Chez Paul, les indispositions et maladies causées par des repas copieux et arrosés ne sont plus attribuées aux démons qui gîtent dans les viandes, mais au jugement de Dieu lui-même : « Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés. Mais étant jugés par le Seigneur, nous sommes châtiés, pour n’être pas condamnés avec le monde58. » (Ibid. XI, 31-32.) Quoi qu’il en soit, le vrai « chrétien » n’a pas un estomac pesant : « La femme chaste prend des aliments et des boissons justes ce qui suffit, pour ne pas abaisser l’âme, par le poids d’un corps engraissé, vers des désirs illégitimes. » (Hom XIII, 18, 4.)

La lutte entre Pierre et Paul est âpre. Sous le patriarcat de Jacques, le premier cherche à poursuivre jusqu’au règne de Dieu la voie d’une sagesse juive originale inauguré par Jésus, le second tente de déployer une philosophie à valeur universelle, inspirée par la figure éternelle du Christ. La tradition pétrinienne revendiquera l’apostolat romain : « [Pierre] qui a reçu, comme le plus apte de tous, la mission d’éclairer la partie du monde la plus obscure, c’est-à-dire l’Occident, et qui a su la mener à bien. » (Ep Clément à Jc 1, 3.) Les deux évangiles sont complémentaires, mais ils peuvent être contradictoires : « Même si nous-mêmes ou un messager du ciel vous annoncions un autre évangile que celui que nous vous avons annoncé, qu’il soit interdit ! » (Ga I, 8.) La réponse pétrinienne : « Il faut que vienne d’abord un faux évangile porté par un trompeur [Paul] ; ce n’est qu’ensuite, après la destruction du Lieu saint, que le véritable Evangile doit être transmis en secret pour redresser les hérésies à venir. » (Hom II, 17, 4.)

Nous pouvons dire que les croyants cathares du Moyen Age ont une conduite de vie proche de Paul et les parfaits, proche de Pierre59. Comparons ce que le détracteur et orthodoxe Epiphane de Salamine rapporte à la fin du IVe siècle au sujet des « pauvres » fidèles à la tradition de Jacques et de Pierre : « Quand vous leur demandez pourquoi ils ne mangent pas de viande, ils ne le savent pas et répondent bêtement : « Puisqu’elle est produite par la réunion et les rapports des corps, nous ne la mangeons pas » » (Panarion, II, 15, 3), avec ce que dit Eckbert de Schonau dans une suite de sermons contre « les cathares » à la fin du XIIe siècle : « Votre raison de ne pas manger de la viande est que toute chair naît du coït et, par conséquent, est impure et souille celui qui en mange60. » (Sermons contre les cathares 37, 40.) La chair naît certes des rapports sexuels, mais l’habitude de la consommer vient des « géants », produits des relations charnelles entre les anges déchus et les filles des humains. La chaîne de la tradition s’est quelque peu faussée au cours des siècles. Suivre une diététique végétarienne par peur des démons avait un sens que « les pauvres » du IVe siècle ont probablement perdu (si Epiphane ne joue pas au niais) et que les cathares du Moyen Age s’emblent ne pas avoir retrouvé.
S’il n’est pas dans la nature première de l’homme d’être carnivore, nous pouvons ajouter qu’en tant que primate, il devait être essentiellement frugivore à l’origine.

Le rejet des sacrifices

e bref document essénien intitulé « Florilège » porte le commentaire du verset du cantique de Moïse : « Au sanctuaire que tes mains ont fondé, ô Seigneur, Yahvé régnera éternellement et perpétuellement61. » Dans cette Maison n’entrera ni l’impie ni l’impur, ni l’étranger mais « ceux qui portent le nom de saints ». Le document poursuit : « Et il a ordonné de construire pour lui un sanctuaire d’hommes, pour qu’on fît monter, telle la fumée des sacrifices, en son honneur, devant lui, les œuvres de la Torah. » (Flor I, 2-7.) Le texte semble substituer les sacrifices du cœur aux victimes sacrificielles. Les esséniens ne sont pas toujours végétariens : « Un sacrificateur bénit les viandes62. » (F. Josèphe, La guerre des Juifs II, 12.), mais la perspective du culte spirituel et de l’abandon des sacrifices est inscrite dans la Règle de la communauté, pour la fin du temps « de la domination de Bélial » (Règle II, 19) : « Quand ces choses arriveront en Israël [le Jour du Seigneur], selon tous ces moments déterminés, pour l’Institution de l’Esprit de sainteté selon la vérité éternelle, ils expieront pour les rébellions coupables et les infidélités pécheresses, et en vue de la Bienveillance pour la terre, sans la chair des holocaustes ni la chair des sacrifices ; mais l’offrande des lèvres, dans le respect du droit, sera comme une agréable odeur de justice, et la perfection de voie, sera comme le don volontaire d’une oblation délectable. » (Ibid. IX, 3-5.) A l’époque de Jean le Baptiste et de Jésus, « le Jour du Seigneur » est imminent : « En ces moments déterminés, [les parfaits] se sépareront du milieu de l’habitation des hommes pervers pour aller au désert, afin d’y frayer la voie de « Lui », ainsi qu’il est écrit : Dans le désert frayez la voie de … ; aplanissez dans la steppe une chaussée pour votre Dieu. » (Ibid. VIII, 13-14.) La prédication de Jean, l’appel au repentir et à la purification par immersion s’inscrivent dans l’imminence de la fin des temps.

Jésus prend une initiative qui contrarie l’attente essénienne et baptiste : il inaugure « le règne de Dieu » sans attendre, sans mener le combat majeur du Jour de Yahvé ni purifier la terre par le feu, alors que les Romains occupent Jérusalem et que la perversion règne dans la ville. La non-violence ou l’amour gratuit constitue le fondement du message de Jésus : « Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous poursuivent. » (Mt V, 44ss.)63 Le précepte trouve son inspiration dans les textes prophétiques annonciateurs du règne : « [Les peuples] nombreux forgeront leurs épées en socs, leurs lances en serpes. Une nation ne lèvera plus l’épée contre une autre, et ils n’apprendront plus la guerre » (Is II, 4.) ; « Ils casseront leurs épées en socs, leurs lances en serpes : une nation ne lèvera plus l’épée contre une nation et ils n’apprendront plus la guerre, en sorte qu’ils seront assis chacun sous sa vigne et sous son figuier, sans qu’on les inquiète. » (Mi, IV, 3-4.) Le règne de Dieu est un retour à la non-violence universelle d’avant la chute, quand hommes et animaux vivaient dans l’innocence, quand tous étaient végétariens : « Le loup résidera avec l’agneau et la panthère s’accroupira avec le chevreau. Le veau, le lionceau, le buffle seront ensemble, et un petit garçon les mènera. La vache et l’ourse pâtureront ; ensemble gîteront leurs petits et le lion mangera du fourrage comme un bovin. Le nourrisson se délectera sur le trou de l’aspic et sur l’antre de vipère l’enfant sevré étendra la main. » (Is XI, 6-8.)

Le règne de Dieu que le prophète Isaïe annonçait, se caractérisait par la disparition des fautes et des maladies consécutives : « En ce jour-là, les sourds entendront les paroles du livre et, sortant de l’obscurité et des ténèbres, les yeux des aveugles verront. Les humbles concevront une joie accrue en Yahvé et les pauvres parmi les humains exulteront à cause du Saint d’Israël. » (Ibid. XXIX, 18-19.) « Alors se dessilleront les yeux des aveugles et les oreilles des sourds s’ouvriront. Alors le boiteux gambadera comme un cerf et la langue du muet poussera des acclamations. » (Ibid. XXXV, 5-6.) « Le voisin ne dira plus : Je suis malade, le peuple qui réside dans la ville verra sa faute pardonnée. » (Ibid. XXXIII, 24.). Voici la preuve que Jésus apporte à Jean le Baptiste, dubitatif, de la venue du règne : « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts se réveillent, les pauvres sont évangélisés. » (Mt XI, 5.) Or, « qu’est-il plus facile : Dire tes péchés sont remis, ou dire : Lève-toi et marche ? » (Ibid. IX, 5).

En cohérence avec les prophéties du règne qu’il privilégiait, Jésus s’est opposé aux sacrifices sanglants. La purification du Temple dont il se fit l’acteur l’atteste : « Il renverse les sièges des vendeurs de colombes… » (Mc XI, 15.) ; « Il fait un fouet avec des cordes et les jettes tous hors du sanctuaire, avec les brebis et les bœufs… Il dit aux vendeurs de colombes : Enlevez cela d’ici ! » (Jn II, 15-16.) Il est significatif que dans toute leur diversité les courants religieux se réclamant de Jésus ont honni la valeur sacrificielle. Les Homélies ou la tradition des « pauvres » attribue à Pierre le commentaire suivant, au sujet de l’épisode des cailles dans le désert égyptien : « Que Dieu n’ait pas eu envie des sacrifices, voici de quoi le faire voir : ceux qui avaient désiré des viandes furent détruits dès qu’ils en eurent goûté et, mis en monceau en guise de tombe, furent appelés « Colline des désirs64 ». Lui qui, à l’origine, trouvait mauvaise l’immolation des animaux et ne voulait pas qu’on les immolât, n’a pas prescrit de sacrifices, comme s’il les eût désirés, et n’a pas réclamé de prémices ; car sans l’immolation d’animaux on ne peut ni accompli de sacrifices, ni offrir de prémices. » (Hom III, 45, 1-2.) Suit un verset de Matthieu : « A ceux qui s’imaginent que Dieu a envie des sacrifices, il a dit : « Dieu veut la pitié, et non les sacrifices, la connaissance de Dieu, et non les holocaustes65 ». » (Hom III, 56, 4.) Dans les Reconnaissances, issues de la même tradition, il est dit que la pratique des sacrifices ne fut qu’une concession accordée à Moïse : « Moïse, en administrateur fidèle et prudent, constatant qu’à cause d’une longue association avec les Egyptiens le vice de sacrifier aux idoles s’était profondément implanté dans le peuple et qu’il était impossible d’en extirper les racines de ce mal, lui permit de sacrifier, mais ne l’autorisa à le faire qu’à Dieu seul ; de la sorte, il retranchait, pour ainsi dire, la moitié de la perversion, si profondément enracinée, laissant à un autre le soin d’en éliminer plus tard la seconde moitié, à savoir à celui dont lui-même a dit : Le Seigneur votre Dieu suscitera pour vous un prophète comme moi ; écoutez-le en tout ce qu’il vous dira. » (Rec I, 36, 1-2.) Un lieu unique de sacrifices fut choisit qui ne pouvait avoir d’autre destin que sa destruction au bout du temps accordé.

En condamnant les rites sanglants, Jésus touchait aux intérêts des prêtres, des lévites, des vingt-quatre classes sacerdotales qui assuraient le culte quotidien et participaient, à tour de rôle, à l’économie du Temple. Il renversait les bases de la religion et, par-là, de l’ensemble de la vie sociale, économique et politique de la Judée. Il touchait à la bonne conscience des carnivores. L’ordre public, sur lequel veillait Rome, se trouvait menacé. Le fait que le grand prêtre et son entourage sadducéen66 décidèrent de poursuivre Jésus nous engage à croire que celui-ci représentait un réel danger pour leurs positions. Il est probable que le Nazaréen a prononcé un avertissement prophétique sur la destruction et la reconstruction du Temple ; oui, les sacrifices constituent un acte contradictoire à l’état d’esprit qui prévaut dans le règne de Dieu.

En ce temps-là, nous ne voyons que les « thérapeutes », tels que Philon d’Alexandrie nous les donne à connaître67 pour partager la foi et l’espérance de Jésus. Ils soignent les âmes aussi bien que les corps et sont évidemment végétariens, au point qu’ils évitent même de se vêtir avec des peaux ou de la laine : « La table est pure de tout mets où il y a du sang : on y trouve du pain comme nourriture et pour relever le goût, du sel que parfois les gourmets agrémentent d’hysope comme épice. » (De vita contemplativa 73.) Philon dit de ces hommes et de ces femmes qu’ils s’élèvent « au-dessus du soleil sensible et jamais ne délaissent cette règle de vie qui mène au parfait bonheur » (Ibid. 11) ; « ceux qui adoptent cette thérapeutique sans y être déterminés ni par l’habitude, ni par les conseils ou les encouragements, mais par un transport d’amour céleste [la grâce de l’esprit], sont en proie à la possession divine. » (Ibid. 12.)

Jésus n’a pas mangé l’agneau pascal

i Jésus a mangé l’agneau pascal, il n’a pas aboli le sacrifice des animaux, il n’a pas chassé les marchands du Temple et le végétarisme attesté dans la tradition des pauvres de Jérusalem ne correspond pas à la diététique du Nazaréen.

A l’époque de Jésus, le sacrifice des agneaux de la Pâque se déroulait dans le Temple le 14 nisân (mars/avril) entre trois et cinq heures de l’après-midi. La Torah prescrit : « Ils mangeront la chair cette nuit-là, rôtie au feu avec des azymes et avec des herbes amères ils la mangeront. » (Dt XII, 8.) La viande est donc mangée après le coucher du soleil du jour où les agneaux sont égorgés, coucher qui marque le commencement du nouveau jour selon le calendrier juif : « Souviens-toi du commandement que t’a donné le Seigneur concernant la Pâque, pour que tu l’exécutes en son temps, le quatorzième jour du premier mois : tu dois sacrifier (la Pâque) avant le soir et la manger de nuit, le soir du quinzième jour, à partir du moment où le soleil est couché. » (Jub XLIX, 1.)

Marc situe le dernier repas de Jésus le jeudi soir (déjà le vendredi dans le calendrier juif), après que l’on a sacrifié le jeudi après-midi : « Au premier jour des Azymes, quand ils sacrifient la Pâque, ses disciples lui disent : « Où veux-tu que nous allions préparer pour que tu manges la Pâque ? » » (Mc XIV, 12) ; « Le soir venu, il vient avec les douze. Ils se mettent à table et mangent. » (Ibid. XIV, 17-18.). La crucifixion à lieu le vendredi « à la troisième heure » (Ibid. XV, 25), le 15 nisân, c’est-à-dire, de façon peu vraisemblable, le jour même de la Pâque. Jésus expire à « la neuvième heure » (Ibid. XV, 34) ; « Et déjà survient le soir. C’est la préparation, c’est-à-dire la veille du sabbat » (Ibid. XV, 42). Le lendemain de la crucifixion est donc le samedi, jour du sabbat. Matthieu et Luc copient et remodèlent Marc. Jean confirme Marc en disant que Jésus prend son dernier repas le jeudi et meurt le vendredi, si ce n’est que le vendredi est pour Jean la veille et non le jour de la Pâque. Lorsque les autorités juives mènent Jésus prisonnier chez Pilate, il est dit qu’elles n’entrent pas dans le prétoire « pour ne pas se souiller, afin de manger la Pâque » (Jn XVIII, 28). Dans la scène où Pilate cherche à relâcher Jésus, Jean précise encore : « C’est alors la préparation de la Pâque ; c’est environ la sixième heure. » (Ibid. XIX, 14.) Le dernier repas de Jésus avec ses disciples n’est donc pas le repas pascal. Le comput des jours tenu par Jean indique jeudi 13 nisân (jusqu’au coucher du soleil) et non 14 nisân. Le dernier repas de Jésus avec les disciples a bien lieu (après le coucher du soleil), c’est-à-dire le vendredi 14 et non 15 nisân. Le repas traditionnel se déroule en dehors de Jésus, au coucher du soleil du vendredi (déjà le samedi dans le calendrier juif), au début du jour de la Pâque qui coïncide cette année-là avec le jour du sabbat. Nous sommes face à deux témoignages contradictoires : selon Marc, Jésus a mangé la Pâque, selon Jean, il ne l’a pas mangée.

Si nous suivons la chronologie de Marc, l’arrestation de Jésus par les autorités juives a lieu dans la nuit du jeudi 14 au vendredi 15 ; dans la même nuit, le sanhédrin est convoqué et siège immédiatement pour connaître le cas, les témoins sont recherchés et comparaissent, le jugement est rendu et Jésus est livré aux Romains, Pilate entend l’affaire à son tour et Jésus est exécuté en fin de matinée, le jour de la Pâque. Si nous considérons la chronologie de Jean, Jésus est arrêté dans la nuit du jeudi 13 au vendredi 14 où il subit un interrogatoire informel « chez Anne » (Ibid. XVIII, 13) devant quelques responsables juifs. Le sort de Jésus est déjà acquis depuis plusieurs jours quand « les grands prêtre et les pharisiens rassemblent un sanhédrin » (Jn XI, 47) pour en juger. Ce dernier témoignage est beaucoup plus probant.

L’examen de Marc, avec les parallèles de Matthieu et Luc, laisse voir que le repas pascal qui aurait réuni Jésus et ses disciples ne revêt pas un caractère d’authenticité. Si Paul avait eu connaissance que Jésus et ses disciples avaient mangé la Pâque, il lui eût été difficile d’imaginer le dernier repas comme il le fit68 ; et sa création eucharistique n’aurait pas été reprise dans les synoptiques69. La Cène est en effet une communion végétarienne. L’introduction rédactionnelle du chapitre XIV de Marc mise à part (verset 1a), le témoignage tient aux versets 12-16 qui constituent un développement tardif. Ils montrent les disciples demandant à Jésus s’il désire que la Pâque soit apprêtée, sans que rien ne vienne confirmer une telle préparation. Le récit de Jean XIII-XVII conserve plusieurs documents d’une source primitive. Ils se mêlent à l’œuvre de l’évangéliste et sont reliés par la composition du dernier rédacteur. Dans ces différentes couches le repas ultime n’apparaît jamais comme un repas pascal. Il s’agit d’un dîner d’adieu, caractérisé par la frugalité liée à la tension. Il se déroule dans le secret et revêt une tout autre signification que le banquet festif et sacrificiel de la Pâque.

Le pain et le poisson

n faisceau d’éléments probants nous autorise à dire que Jésus a voulu abolir les sacrifices sanglants du Temple de Jérusalem et qu’il ne se nourrissait pas de viandes. La question de savoir s’il mangeait du poisson n’est pas aussi simple parce que cet aliment n’est l’objet d’aucune controverse. « Toute chair n’est pas la même chair, dit Paul dans un autre contexte que celui de la table : autre celle des hommes, autre la chair des bêtes, autre la chair des oiseaux, autre des poissons. » (1 Co XV, 39.) Nous avons vu que la tradition pétrinienne témoigne du régime végétarien du premier disciple de Jésus, plus exactement d’une ascèse végétalienne. Toute nourriture qui attire les mouches appartient à Béelzéboul70. Une telle abstinence trouve-t-elle ses fondements dans le modèle et l’enseignement de Jésus ?

Les premiers des douze disciples sont pêcheurs sur les rives de la mer de Galilée. Jésus les appelle à lui en leur demandant instamment de cesser leur activité : « Comme il marche au bord de la mer de Galilée, Jésus voit deux frères, Simon, dit Pierre, et André, son frère. Ils jettent un filet dans la mer. Oui, ce sont des pêcheurs. Il leur dit : Allons ! Derrière moi ! Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. Vite, ils laissent leurs filets et le suivent. Et de là, il avance et voit deux autres frères, Jacques fils de Zébédée et son frère Jacques, dans la barque avec leur père. Ils réparent leurs filets. Il les appelle. Vite, laissant la barque de leur père ils le suivent.71 » (Mt 18-21) Le statut de disciples amène ceux qui pratiquaient la pêche à l’abandonner.

Les évangiles rapportent des récits de multiplication de poissons pour subvenir aux besoins alimentaires d’une foule qui suit Jésus. Il y a seulement cinq pains et deux poissons. A la demande de Jésus, chacun s’étend pour manger : « Il prend les cinq pains et les deux poissons. Il lève le regard vers le ciel, bénit et partage les pains. Il les donne à ses disciples pour qu’ils les servent aux gens. Puis, il répartit les deux poissons entre tous. Tous mangent et se rassasient. Ils enlèvent douze corbeilles remplies de restes de pains et de poissons. » (Mc VI, 41, 43.) Comparons le récit de Matthieu : « Il prend les cinq pains et les deux poissons, il lève le regard vers les ciels, il bénit et partage les pains. Il les donne aux disciples qui les donnent aux foules. Tous mangent et se rassasient. Ils enlèvent douze corbeilles pleines de restes. » (Mt XIV, 19, 20.) Nous remarquons que Matthieu, qui reprend Marc, n’évoque que la multiplication des pains et ne mentionne plus les restes de poisson. De même pour Luc (X, 17). Le récit est aussi rendu par Jean : « Jésus prend donc les pains, rend grâces et les distribue aux convives avec des poissons à volonté. Quand ils sont rassasiés, il dit à ses disciples : Ramassez les restes, que rien ne se perde. Ils les ramassent alors et remplissent douze corbeilles avec les restes des cinq pains d’orge.72 » (Jn VI, 11-13.) L’insistance porte sur le pain, mais, indéniablement, le pain et le poisson constituent la base d’un repas habituel. Sans doute s’agit-il d’un épisode merveilleux sans caractère d’authenticité. Il n’empêche que sa transcription multiple, dans les quatre évangiles, laisse penser qu’il tire son origine d’un événement réel de la vie de Jésus. Une telle légende aurait-elle pu se former si Jésus ne mangeait pas de poisson ? Marc rajoute une autre version du même récit où « sept pains » et « quelques petits poissons » sont multipliés pour laisser un reste de « sept paniers » (Mc VIII, 5-9). Et Mathieu reprend Marc (XV, 34-38).

Luc et de Jean restituent le récit d’une pêche miraculeuse sans que l’on ne puisse affirmer que l’un a copié l’autre. Chez Luc, l’épisode se situe lors de l’appel de Pierre et des fils de Zébédée, au début de la vie publique de Jésus, tandis que chez Jean il vient après la résurrection, dans un épilogue qui a le caractère d’un ajout du rédacteur final73 : « De grand matin, Jésus se tient sur le rivage. Cependant les disciples ne savent pas que c’est Jésus. Jésus leur dit : Les enfants, avez-vous à manger74 ? Ils lui répondent : Non ! Il leur dit : Jetez le filet à droite du bateau, et vous trouverez. Ils le jettent donc, mais n’ont plus la force de le tirer tant il contient de poissons » (Jn XXI, 4-6) ; « [Jésus] dit à Simon : Avance en profondeur et lancez vos filets pour la pêche. Simon répond : Maître, nous nous sommes fatigués toute la nuit pour ne rien prendre. Mais sur ta parole je vais plonger les filets. Et ce faisant, ils prennent une masse de poissons, tellement que leurs filets en craquent. Ils font signe à leurs compagnons de la deuxième barque, pour qu’ils viennent les aider. Ils viennent et remplissent les deux barques à les faire chavirer » (Lc V, 4-7). Ce double récit légendaire revêt un caractère symbolique fort. Les poissons représentent l’humanité que « les pêcheurs d’hommes » (Mc I, 17) doivent repêcher à « la droite » de l’embarcation, c’est-à-dire du côté de la bénédiction divine. L’efficacité de la parole de Jésus est telle que les communautés diverses sont appelées à se rassembler pour hisser le filet. Le fruit de la mer perd le caractère halieutique. Chez Luc, les disciples laissent là les poissons pour suivre Jésus. Chez Jean, le Christ ressuscité partage un repas mystique avec les siens : « Jésus vient, prend le pain, le leur donne, et le poisson de même. » (Jn XXI, 13.) La scène appelle notre attention sur le repas traditionnel des pêcheurs galiléens : « Une fois descendus à terre, [les disciples] voient un feu de braises avec du poisson posé dessus, et du pain. » (Ibid. XXI, 9.)

Nous avons chez Luc un autre récit merveilleux au sujet de Jésus ressuscité qui mange du poisson : « [Jésus] leur dit : Avez-vous à manger ici ? Ils lui donnèrent une part de poisson grillé. Il la prit et mangea devant eux. » (Lc XXIV, 41-43.) Il s’agit de la rencontre légendaire avec les disciples en chemin pour Emmaüs qui ne présente aucun caractère d’authenticité. Le récit laisse cependant entendre que Jésus vivant mangeait du poisson. De même, un verset commun à Mathieu et Luc rapporte une parole de Jésus dans son enseignement à la foule : « Y a-t-il parmi vous un homme auquel son fils demande du pain, et qui lui donne une pierre ? Et s’il lui demande un poisson, va-t-il lui donner un serpent ? » (Mt VII, 9-10.)75 La comparaison n’est pas imaginable si Jésus ne mange pas le poisson. Il ne faut pas chercher ailleurs le goût des cathares du Moyen Age pour le pâté de truite ou de saumon.

Comment comprendre que, selon la tradition, Pierre et ses disciples prennent « uniquement du pain et des olives, rarement des légumes » (Hom XII, 6, 4) ? Nous avons une justification du jeûne, a posteriori : « Mais voici, des jours viennent où l’époux leur sera enlevé. Alors ils jeûneront. » (Mt IX, 15.)76 Tout porte à croire que si le groupe de Jésus se distingue par son refus des jeûnes juifs traditionnels, les disciples ou, tout au moins, la tradition de Jacques et de Pierre, se caractérise par une ascèse de deuil associée à une mystique des démons : « Oui, l’âme universelle et terrestre, pénétrant (en l’homme) par le moyen de toutes sortes d’aliments, est absorbée en plus grande quantité dans une plus grande quantité de nourriture ; elle s’unit à l’esprit – c’est-à-dire l’âme de l’homme – dans la mesure où elle lui est apparentée, tandis que la partie matérielle de la nourriture, une fois qu’elle s’est unie au corps, y demeure comme un terrible venin. C’est pour cela que la frugalité est bonne à tous égards. » (Hom IX, 12, 4.) Le corps purifié ne peut être alimenté d’aucune chair animale, siège de tous les démons et de toutes les passions. C’est sans doute la raison pour laquelle Jean, frère de Jésus et patriarche de Jérusalem « ne mangea rien qui eût vécu » (E. de Césarée, Hist. Ecc. II, 23, 5) et que Pierre, figure éminente parmi les Douze mangeait « uniquement du pain et des olives, rarement des légumes » (Hom XII, 6, 4). En intégrant les nations, Paul finit par renverser cette tradition ascétique, tournée vers une conception plus exigeante du règne de Dieu.

La démarche non-violente des cathares d’aujourd’hui revient, par une autre voie, à la diététique végétarienne de Jésus et végétalienne de ceux qui eurent immédiatement la charge de l’héritage.


1 Comparer à Hom III, 56, 4 et voir, ci-après, note 61.

2 Comparer à Jn I, 3.

3 Parallèle en Lc XI, 52-53.

4 « Le Parfait » ou « l’homme parfait » constitue l’idéal paulinien (voir 1 Co II, 6 ; Php III, 12, 15) et « la perfection », le but de la vie chrétienne (voir 1 Th III, 10 ; 1 Co XIII, 10 ; Rm XII, 2).

5 L’expression tire son origine du Deutéronome, lorsque Moïse conclut l’Alliance avec Yahvé à l’Horeb : « Mais, toi [Moïse], tiens-toi ici avec moi [Yahvé] et je vais te dire tous les commandements, les préceptes et les sentences… » (Dt V, 31.) Le « vrai Prophète », suivant le sens donné par la tradition des « pauvres de Jérusalem », est celui dont Yahvé dit : « Je leur susciterai du milieu de leurs frères un prophète comme toi [Moïse] et je mettrai mes paroles en sa bouche, il leur dira tout ce que je lui commanderai. » (Dt XVIII, 18.) Comme Moïse, le prophète se tiendra debout à côté de Dieu, ce que revendique Simon le mage pour lui-même.

6 Il est difficile de connaître le vrai visage de Simon le mage derrière la caricature qu’en donne la tradition de Pierre. Notons cependant ce que le rédacteur des Reconnaissances fait dire à Simon : « Ces choses [actes extraordinaires], non seulement je les ai faites, mais je peux encore les faire maintenant, afin de prouver à tous par ces faits mêmes que je suis le fils de Dieu, l’Immuable pour l’éternité, et je rendrai pareillement immuables pour l’éternité ceux qui croient en moi [voir Jn XI, 25-26]. » (Rec III, 47, 3.) Simon est accusé « de vouloir qu’on croie qu’il est une puissance sublime, supérieure au Dieu créateur, et qu’on le prenne pour le Christ et qu’on l’appelle l’Immuable » (Ibid. II, 7, 1) ; il emploie le terme « Immuable » pour faire connaître qu’il a lui-même vaincu la mort et gagné l’éternité [voir Jn VIII, 51-59]. Le rédacteur des Homélies écrit de son côté : « [Simon] veut se faire passer pour une puissance très supérieure même au Dieu qui a créé le monde. Parfois, il va jusqu’à raconter qu’il est le Christ et se donne le titre de « celui qui se tient debout ». » (Hom II, 22, 3.) Abstraction faite de l’outrance des propos, nous comprenons que l’immortalité que Simon revendique provient de son union avec le Principe premier ou Puissance suprême. Parce qu’il est « un homme parfait », c’est-à-dire qu’il a atteint le point d’immuabilité, il peut enseigner à ses disciples à se « tenir debout » auprès de Dieu. Dans les Actes de Pierre, Simon est plus raisonnablement présenté comme « la Puissance affaiblie de Dieu », mais aussi comme « Celui qui se tient debout » (31). Nous retrouvons l’expression convenue chez Paul, sauf que l’apôtre n’a pas lui-même coupé le lien entre Jésus et le dieu créateur.

7 La Didaché ou Doctrine des douze apôtres est un court enseignement du Ier siècle. Bien qu’elle fût très utilisée à l’époque, un seul manuscrit du texte original fut retrouvé, au XIXe siècle.

8 Tossefta/Taanit II, 4 : « Le second jour et le cinquième, les particuliers prenaient par aux jeûnes de la communauté… Il est interdit de manger, boire, se baigner et oindre chaussures et sandales, user du lit, travailler… »

9 Compilation réalisée dans la région d’Antioche aux environ de l’an 380, les Constitutions apostoliques rapportent : « Vous donc jeûnez ou bien les cinq jours, ou bien le mercredi et le jour de la préparation, parce que c’est le mercredi qu’aboutit le procès pour condamner le Seigneur et que Judas promit de le trahir pour de l’argent ; le jour de la préparation, parce qu’en ce jour le Seigneur a souffert la Passion sur la croix, sous Ponce Pilate. » (VII, 23.)

10 Voir à ce sujet 2 Co VI, 5 ; XI, 27.

11 Is XLV, 23.

12 Parallèle de Mc VII, 15.

13 Voir les règles de pureté « pour distinguer entre l’impur et le pur, entre le vivant qui peut être mangé et le vivant qui ne meut être mangé » en Lv XI et Dt XIV.

14 Nous sommes étonnés de la mansuétude à l’égard de Paul, tout de même accepté dans le règne de Dieu par Matthieu, alors que Jean le baptiste se voit refuser l’entrée (Mt XI, 11).

15 Rm XV, 1.

16 Voir par exemple Hom III, 52, 2 : « Adam ne commettait pas de transgression, lui qui fut conçu par les mains de Dieu. »

17 Voir notamment Hom III, 20, 2 qui attribue « la possession de l’Esprit saint du Christ… à celui-là seul qui, depuis le commencement de l’âge présent, revêt des formes différentes en changeant aussi de noms et traverse ainsi cet âge jusqu’à ce que, parvenu aux temps qui sont les siens, après avoir été oint par la miséricorde de Dieu en raison de ses peines, il possède pour toujours le repos ».

19 A comparer avec Gn VI, 4 et Jub VII, 21-22.

19 1 Hén VII, 5 : « Ils burent le sang ». Or, le sang est l’âme de la chair (Gn IX, 4).

20 Voir Jub V, 2 : « La violence s’accrut sur terre et tous les êtres de chair corrompirent leur conduite, depuis les hommes jusqu’aux animaux domestiques et sauvages, aux oiseaux et à tout ce qui marche à terre. Tous corrompirent leur conduite et leurs règles de vie et ils commencèrent à se dévorer entre eux. »

21 Adam et ses descendants connaissaient une longue vie (ou vie éternelle). Lui-même vécut neuf cent trente ans avant de mourir (Gn V, 3). Mais après la chute des anges, comme un préambule au déluge, Dieu réduisit la durée de vie humaine à cent vingt ans (Ibid. VI, 3). Ici, les hommes meurent à cause de leur nourriture carnée. Dans Jub V, 2-3, ils sont décimés par l’accroissement de la violence.

22 Voir ci-dessous, note 31.

23 Comparer avec Gn IX, 2-4 : « Tous [les animaux] dont fourmille le sol et tous les poissons de la mer, il en sera livré en votre main. Tout ce qui remue et qui vit vous servira de nourriture, comme l’herbe verte : je vous ai donné tout cela. Seulement vous ne mangerez point la chair avec son âme, c’est-à-dire son sang. » Voir également Jub VI, 6-10, 14. Les lois de Moïse seront autrement plus restrictives : voir Lv III, 17 (interdiction des graisses) et VII, 26, 27. Sur les interdits alimentaires, voir Lv XI, 2-47 (le pur et l’impur) et Dt XIV, 3-21. L’observance des préceptes noachiques en milieu chrétien est attestée par de nombreuses sources telles Ap II, 14-20 ; Didaché VI, 3…

24 Marc et Luc ont « Géraséniens » pour Gérasa, tandis que Matthieu a « Gadaréniens » pour Gadara. Il s’agit de deux bourgades différentes à une dizaine de kilomètres l’une de l’autre, situées à une cinquantaine de kilomètres de la mer de Galilée. Gadara était connue et méjugée par les chrétiens pour ses bains mixtes où les gens venaient de toute part se débarrasser de leurs maux (Epiphane, Panarion, II, 7, 5). Il y a donc concurrence de thérapeutiques.

25 Le récit de Matthieu est plus bref que ceux de Marc (V, 1-17) et Luc (VIII, 26-39). Luc a dû copier Marc (voir note 23 ci-dessus), tandis que Matthieu a pu bénéficier d’une tradition orale. Chez Marc et Luc, il n’y a qu’un seul démoniaque, que l’on a vainement tenté d’enchaîner et qui vit nu. Alors que Jésus appelle l’esprit impur à sortir de l’homme, il s’enquiert de son nom, et l’autre lui répond : « Je m’appelle Légion, car nous sommes beaucoup. » (Mc V, 9.)

26 Voir Hom IX, 13, 1.

27 Voir Hom IX, 9, 4.

28 Repris seulement dans l’interpolation de Mc XVI, 9.

29 Voir Mt IX, 14ss. Les quatre jours de jeûne : le 10 Tévet commémore le commencement du siège de Jérusalem par les armées de Nabuchodonosor (prélude à la destruction du premier Temple en 586 av. J.-C.) ; le 17 Tammouz commémore la première brèche dans la muraille extérieure de Jérusalem ; le 9 Av commémore la destruction du premier Temple par les Babyloniens sous Nabuchodonosor (plus tard, il commémorera également la destruction du second Temple par les légions romaines de Titus en 70 ap. J.-C.) ; le 3 Tichri commémore l’assassinat de Gedaliah (Godolias) nommé gouverneur de Judée par Nabuchodonosor. Le prophète Zacharie annonce qu’au temps de la rédemption, ces quatre jeûne historiques deviendront « un plaisir, une joie, de belles solennités » (Za VIII, 18). C’est la raison pour laquelle Jésus et ses disciples, contrairement aux disciples de Jean, ne jeûnent pas. Pour eux, en effet, le temps de la rédemption est ouvert.

30 Luc précise que le repas est composé de pain et de vin (VII, 33-34).

31 Vois Za VIII, 18 et note 27.

32 Béelzéboul ou Béelzéboud (Baal-zeboud) est « le seigneur des mouches » (voir 1 R I, 2). Le nom sera retranscrit en Belzébuth. Les mouches sont au nombre des nuisibles nés de la souillure de la terre consécutive aux repas carnés (voir Hom VIII, 17, 2).

33 Parallèle en Mc III, 22 et Lc XI, 15. Voir également Mt IX, 34.

34 Ce verset 21 est absent de nombreux manuscrits. Il semble avoir été repris tardivement à partir de Mc. Voir parallèles à Mt XVII, 14-21 en Mc IX, 14, 29 et Lc IX, 37-43. Voir également Mc I, 34.

35 Il s’agit du retour à la religion d’Adam (première incarnation du Prophète de vérité). La loi de Dieu figurait alors dans « les tables célestes » (Jub III, 10).

36 Il s’agit de la communauté de Jérusalem dont Jacques, le frère de Jésus, est le patriarche.

37 Les Homélies, et le Roman pseudo-clémentin en général, présentent Jacques comme le maître à penser de Pierre, celui à qui il faut rendre compte de sa prédication.

38 La proximité de Jacques, frère de Jésus, et de Pierre avec les pharisiens est notamment lisible en deux événements : premièrement, Gamaliel, sage parmi les pharisiens prend la défense des disciples de Jésus traduits devant le Sanhédrin (Ac V, 17-42) ; deuxièmement, lorsque Anane II (fils et beau-frère des grands prêtres Anane I et Caïphe) fit exécuter le frère de Jésus (62) les pharisiens intervinrent auprès du nouveau gouverneur romain Albinus et obtinrent la destitution du grand prêtre. Ils avaient auparavant tenté de sauver Jacques en intervenant auprès du roi Agrippa II (F. Josèphe, Hist. Anc. des Juifs, XX, 9). Les pauvres de Jérusalem (les ébionites d’Epiphane), qui s’inscrivent dans la tradition de Jacques et de Pierre, auraient eu pour patriarche un certain Ellel, descendant de Gamaliel (Epiphane, Panarion II, 4, 3).

39 Voir Hom VIII, 19, 1-2. Ceux qui se soumettent à la loi de Noé sont appelés les noachides (Tossefta Avodah Zarah VIII, 4).

40 Voir ci-dessus : « L’enseignement de Paul ».

41 Ismaël ben Elicha (100-130) est un Tanna de la troisième génération. Son enseignement est confirmé par un autre Tanna, Siméon ben Eléazar (190) (Tossefta, IV, 6).

42 « Ne conclus donc pas une alliance avec l’habitant du pays : ils se prostituent derrière leurs dieux et sacrifient à leurs dieux ! Il t’invitera et tu mangeras de son sacrifice, tu prendras de ses filles pour tes fils, ses filles se prostitueront derrières leurs dieux et feront se prostituer tes fils derrière leurs dieux. » (Ex. XXXIV, 15-16.)

43 Le traité Avodah Zarah détermine les relations des juifs à l’égard des païens, notamment les questions touchant à la table.

44 Ni Jésus, ni Jacques n’ont quitté la terre d’Israël. Pierre, à Antioche, est en faute en regard de la Torah. Voir notamment Ex XXXIII, 1 ; Dt VIII, 7-10, IX, 9, XXVI, 9-11. Yahvé peut empêcher Moïse d’entrer dans la terre promise, mais il ne saurait souffrir qu’un Hébreu la quitte après qu’il l’eut donnée.

45 Avodah Zarah, M V, 8.

46 Voir Hom I, 22, 3 ; Rec I, 19, 3-5.

47 Voir note 39.

48 Traité Yadaïm. Le texte évoque des controverse avec les « sadducéens » (ou « sadducéens galiléens »), terme qui désigne les chrétiens, comme dans le Roman pseudo-clémentin.

49 Chez Paul, le concept de « corps » du Christ n’est jamais pris qu’au sens de corps communautaire, c’est-à-dire de corps social.

50 Reprise hors contexte : « Ils sacrifient aux démons, non pas à Eloah. » (Dt XXXII, 17.)

51 L’expression « la table du Seigneur » se trouve en Ml I, 12.

52 Les sacrifices sanglants n’ont été qu’une concession de Moïse (voir ci-après).

53 Reprise du Psaume XXIV, 1 (Cérémonie pour l’ouverture des portes du Temple).

54 « J’ai reçu moi-même du Seigneur » (1 Co XI, 23), dit Paul. Les mots veulent dire qu’aucune tradition n’a porté jusqu’à lui le rituel et le symbolisme de la Cène. Les évangiles canoniques tardivement rédigés reprendront sa géniale « inspiration ». Nous étudierons la question de la Cène dans une prochaine monographie.

55 Voir l’action de grâces et la bénédiction des aliments : Hom XII, 25, 1 : XIV, 4 ; le partage du repas : Hom IV, 6, 1 ; littéralement « partager le sel » qui semble signifier le simple fait de partager un repas (voir Ac 1, 4). Cette façon de parler se fonde manifestement sur l’importance du sel dans les cultures antiques comme agent d’assaisonnement et de préservation, de même que la locution biblique : conclure une « alliance de sel » (2 Ch XIII, 4), c’est-à-dire conclure une alliance perpétuelle (voir « Vous êtes le sel de la terre », en Mt V, 13 qui signifie : vous êtes les agents de l’éternité).

56 L’eau et le pain suffisent pour subsister, « puisqu’il n’est pas permis de mourir volontairement » (Hom XV, 7, 6 ; voir Rec IX, 6). Voir également Epiphane, Panarion XXX, 15, 3.

57 Les quatre humeurs de la médecine ancienne sont : les deux biles, jaune et noire ; le phlegme, ou pituite ; le sang selon Hippocrate (« De la nature de l’homme »).

58 Nous retrouvons l’idée commune que les châtiments en ce monde évitent aux chrétiens la condamnation éternelle.

59 Il s’agit bien entendu de la conduite ou de la praxis. Les fondements de la pensée sont essentiellement marqués par le paulinisme, dont les courants majeurs du christianisme dualiste ou gnostique se sont toujours recommandés.

60 Sermons contre les cathares dédiés à Rainald de Dassel, archevêque de Cologne. Notons que le terme « cathares » est effectivement employé au XIIe siècle.

61 Tiré d’Ex XV, 17-18.

62 Voir le Rouleau du Temple XI-XVI, 8 et, particulièrement, LII, 3-LIII, 8.

63 Texte parallèle en Luc VI, 27-28ss.

64 Voir Nb XI, 34, où le lieu est nommé « tombeau du désir » (Qibrot-ha-Taava).

65 Voir Mt IX, 13, repris en XII, 7, en référence à Osée VI, 6. Le rejet des sacrifices est un thème récurrent dans les Homélies.

66 Les sadducéens constituent ici le groupe aristocratique, maître des affaires politiques et religieuses ; ils entretenaient des liens étroits avec le Temple et le grand pontificat. Fidèles à la lettre de la Torah, ils refusaient la loi orale des pharisiens.

67 Une étymologie savante fait venir le terme grec « essénien » (que nous devons à F. Josèphe) d’une racine hébraïque signifiant « thérapeute ». Les communautés monacales, celle des esséniens et celle des thérapeutes peuvent être comparées, si ce n’est que les premiers attendent le règne de Dieu, tandis que les seconds y sont installés. De façon semblable, les uns et les autres renonçaient à toute propriété privée. Ils observaient la Torah et la méditaient. Tandis que la communauté essénienne était masculine (avec toutefois une congrégation de pratiquants mariés dispersés), celle des thérapeutes était mixte. Les esséniens étaient des nationalistes purs et durs, tandis que les thérapeutes étaient ouverts au monde par une pensée universaliste, parfois empreinte de philosophie grecque (stoïcisme). Si nous devons croire à l’authenticité de la mise à l’abri de l’enfant Jésus en Egypte, nous ne voyons pas où il aurait pu trouver meilleur refuge que chez les thérapeutes, ces guérisseurs de l’âme et du corps qui vivaient déjà le règne de Dieu au sein de leur communauté (Mt II, 13-14). On peut justement penser qu’ils furent les précurseurs ou, à maint égards, les modèles du monachisme chrétien.

68 Voir 1 Co XI, 23-26 : « Car j’ai moi-même reçu du Seigneur [ressuscité] ce que je mous transmets. » Voir ci-dessus, note 54.

69 En outre, dans son opposition au végétarisme de Pierre, Paul aurait eu l’argument facile face au premier disciple.

70 Voir ci-dessus, note 32.

71 La qualité de pêcheur n’apparaît pas dans le récit de Jean I, 35-42 ou Pierre et André sont déjà disciples de Jean le baptiste.

72 Le miracle de la multiplication des pains vient comme l’écho du miracle d’Elisée qui nourrit cent personnes avec vingt pains d’orge (2 R IV, 42-44). Mais les poissons avec le pain donnent un caractère particulier.

73 Fin du 1er siècle.

74 Littéralement, il s’agit de manger quelque chose avec le pain.

75 Parallèle Lc XI, 11.

76 Parallèle Mc II, 20 ; Lc V, 35.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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