Philosophie cathare


Déodat Roché


Déodat Roché

1877 – 1978

Déodat Roché est une figure cathare du XXème siècle. Il pensait le catharisme à travers le savoir scientifique et les connaissances en histoire des religions qui étaient disponibles en son temps. Il a vu le catharisme à travers le prisme maçonnique et l’enseignement anthroposophique.

Tel n’est pas notre propre cheminement. Nous pensons en effet que la philosophie cathare, profondément chrétienne, se suffit à elle-même. Simplicité et non-violence constituent le but de notre quête et l’accomplissement de notre vie en l’absence de Dieu. Néanmoins, Déodat Roché eut le grand mérite de témoigner de son vécu cathare, d’intellectualiser le message et de relever l’esprit des Albigeois. Il fut un véritable relais dans la génération précédente.

Biographie écrite par Lucienne Julien
In Spiritualité cathare – hier, aujourd’hui, demain (Hors série, mai 1994)
Avec l’aimable autorisation de la société éditrice.

près deux ans vécus dans un hameau aux confins des Pyrénées ariégeoises, mon administration vient de me muter dans un village des Corbières. Le maire me convoque le 2 septembre dans le but de faire connaissance de l’enseignante que je suis et de savoir si j’accepterais d’être la secrétaire de mairie.

Situé au sud de Carcassonne, entre Couiza et Chalabre, Arques est desservi par une route nationale déroulant ses méandres à travers un vallon dominé par des collines de moyenne altitude, souvent dénudées, parfois boisées, dans un paysage coloré et harmonieux. Dans le fond du vallon coule un ruisseau à l’aspect débonnaire, le Rialsès, torrent affluent de la Sals qui se jette dans l’Aude à Couiza. Avant de pénétrer dans le village, on passe devant un donjon flanqué de quatre tourelles, chef d’œuvre de l’art militaire du XIIIème siècle. D’après l’histoire du Razès, dès le VIème siècle, un château aurait été construit par les Wisigoths, dont la capitale du royaume fut un moment Rhedae, appelée aujourd’hui Rennes-le-Château, proche d’Arques.

Dès le IXème siècle, Arques devint le chef-lieu d’une importante seigneurie dont les premiers bénéficiaires furent investis par Charlemagne. Le seigneur de Thermes leur succèdera et ses descendants conserveront la forteresse jusqu’en 1210, date à laquelle Simon de Montfort s’en emparera et la détruira, non sans avoir exécuté le seigneur. Après la chute de Thermes, Arques fut à son tour attaquée par l’ost de Montfort. La bourgade fut totalement détruite par l’armée des croisés. Leurs maisons incendiées et chassés du village, les habitants se réfugièrent dans les forêts environnantes pour y mener une vie lamentable de proscrits souffrant la faim et le froid. Par décision de Montfort la seigneurie devint le fief d’un de ses lieutenants, Pierre de Voisins. En 1265, le nouveau seigneur ordonna des exécutions sanglantes contre les habitants de la baronnie − dont une femme − sous l’accusation fallacieuse de sorcellerie. Les malheureux n’étaient-ils pas plutôt quelques cathares chassés du village par la sinistre croisade ? Les descendants de Pierre de Voisins tinrent les habitants de leur fief sous une oppression impitoyable. Potences et piloris, symboles du pouvoir justicier seigneurial, se seraient érigés sur la colline appelée « La Tapie ». En 1340, Arques était un centre important et un notaire y résidait. La liste des bénéficiaires de la charge est connue à partir de 1693. Le nom de Paul Roché est cité en 1875. Après les de Voisins, la seigneurie d’Arques revint par mariage à la famille de Joyeuse, déjà titulaire de Couiza. Arques perdit son titre de chef-lieu par décret du 17 nivose de l’an XIII. Devenu commune, Arques élit ses édiles. En 1881, Paul Roché, notaire, assuma la fonction de maire.

Déodat Roché, centenaire
Déodat Roché, centenaire

Né à Arques le 5 juin 1848 d’une famille aisée de commerçants en étoffes et en épiceries, dernier né des trois enfants et préféré de sa mère, une ardente catholique, le jeune Paul coule des jours heureux auprès des siens. Il apprend au quotidien la générosité, l’aide aux déshérités et aux pauvres malheureux. A dix ans, il entre au lycée de Carcassonne. Il y réussit de brillantes études, en sciences comme en lettres. Il reçoit de nombreux prix, dont celui d’instruction religieuse qui témoigne de sa fidélité à l’enseignement maternel. Au cours de ses études et sous l’influence des enseignements familiaux, l’adolescent pense un moment à quitter le lycée pour le séminaire afin de devenir prêtre. Il décide pourtant de ne prendre aucune décision définitive sans en avoir parlé à son père à l’occasion des vacances prochaines. En juin, un incident apparemment mineur modifie son intention : alors qu’il se rend dans un établissement d’enseignement religieux pour visiter un ami, l’entrée lui est refusé au motif qu’il est vêtu de l’uniforme lycéen et non de la soutane. L’adolescent prend conscience de l’étroitesse d’esprit et du sectarisme de certains membres de l’Eglise vaticane. Il ne sera pas prêtre ! Le dévouement inlassable et l’abnégation dont un médecin doit faire preuve le séduisent. Il pourrait opter volontiers pour une profession qui semble attirer également l’un de ses frères, tandis que l’autre se destine à prendre la suite de ses parents dans le commerce. Sur les conseils de son père, Paul continue sa formation intellectuelle par des études de droit. Il sera notaire à Arques. Curieux notaire que ce Paul Roché, modèle de dévouement, de très grande bonté, plus préoccupé par l’histoire des religions que par le souci de s’enrichir. Il ne fait pas fortune mais témoigne d’un profond désir de réformes sociales qu’il communique à son fils. Ses qualités de cœur lui valent une grande vénération de la part des habitants.

Le 13 décembre 1877 naît le fils du notaire que l’on prénomme Déodat. Il grandit dans l’affection de son père dont il apprend « l’inanité des récompenses enfantines et des gloires humaines ». Plus tard, il refusera d’être décoré de la Légion d’honneur. Il apprend aussi le respect de toute forme de vie, l’amour de la nature, le dévouement à autrui. Adulte, il écrira : « Le souvenir le plus vif qui me reste de ma jeunesse est celui des promenades matinales que je faisais avec mon père… dès le matin j’allais avec lui dans les champs. » C’est généralement vers la colline de La Tapie que les flâneries les emmènent. Plus tard Déodat y installera un rucher auquel il rendra visite quotidiennement lorsqu’il séjournera au village. Jamais il ne sera assailli par les abeilles, ces « filles du soleil » qui viendront se poser sur ses mains et sur son visage sans agressivité. Pour les protéger d’une vipère, un matin d’été, Déodat devra tuer l’assaillante. A son retour, il manifestera du regret pour avoir détruit une vie afin d’en sauver d’autres. L’enfant et son père vont par « des chemins bordés d’aubépines, cueillant quelques brins de lavande », devisant avant de regagner la maison pour le travail du jour où les attend la mère, modeste villageoise dont l’origine familiale remonte à un lointain passé. Emplie de dignité, attentive et dévouée, elle consacre sa vie de labeur au bien-être du père et du fils. Au cours de ces promenades, l’adolescent apprend du père que « la bonne action fait l’homme et le distingue du scélérat », que « les bons offices qui peuvent être rendus aux autres » sont essentiels. Le père lui dispense également « les premières méditations sur Dieu, sur l’Etre nécessaire qui ne peut pas ne pas être, qui domine le temps et l’espace ». Après la journée de travail et le repas du soir, à la chute du jour, suit toujours une promenade vespérale sur la route bordée de platanes magnifiques qui conduit du village au château. Les promeneurs contemplent les couleurs du couchant, puis l’immensité de la Voie lactée, tandis que dans la forêt proche le grand duc gémit. Adulte, Déodat Roché restera fidèle à ces promenades. Il les reprendra le long de sa vie, en compagnie de son épouse ou d’amis. Il y parlera du résultat de ses recherches, de la substance des livres lus et étudiés avec une grande simplicité. De longues et enrichissantes conversations se dérouleront dans la sérénité de la nuit.

Au cours de son enfance, le jeune Déodat avait mené la vie libre d’un enfant de la campagne. Il avait fréquenté l’école du village, y avait fait preuve d’une intelligence vive. Il était cependant coléreux et de violentes révoltes lui avaient valu des sanctions paternelles qui l’auront aidé à acquérir le calme et la maîtrise de soi dont nous pouvons témoigner qu’il les possédait. A quatorze ans, après deux ans d’instruction paternelle, Déodat quitte la maison d’Arques pour le lycée de Carcassonne. Son départ du village est un déchirement. Il supporte mal le régime quasi militaire qui est alors celui des établissements scolaires. Mais sa brillante intelligence et sa haute culture lui accordent de grands succès. Au cours des vacances, il continue à développer ses connaissances avec son père.

Déodat découvre Papus à travers la lecture du « Traité méthodique de science occulte », puis il s’imprègne des enseignements de Larmina et de Doinel. Alors archivistes dans le Loiret, il retrouvera ce dernier plus tard à Carcassonne. Saint Yves d’Alvedra lui dévoile l’initiation aux mystères sacrés de l’Antiquité, plus particulièrement de l’Egypte où Moïse puisa son enseignement. Il se familiarise avec les mystères de Mithra, la loi du ternaire dans l’Homme (microcosme) et dans l’Univers (macrocosme). Il est préoccupé par la vie de l’âme après la mort, sujet qu’il développera en 1955 dans un ouvrage intitulé « Survivance et immortalité de l’âme », où il s’opposera au spiritisme considéré comme source d’erreurs. Déodat termine ses études secondaires en 1891. Il gagne l’Université de Toulouse où il obtient une licence en droit, puis en philosophie, avec un mémoire sur Plotin et les valentiniens présenté en 1899.

Particulièrement intéressé par le sort des gnostiques d’Orléans, à propos desquels Doinel avait écrit : « Les gnostiques pauliciens puis les euchistes, persécutés par les empereurs de Byzance, devaient être refoulés vers l’Occident sous le nom de cathares, de manichéens où ils fondèrent des communautés secrètes, dans le Nord et dans le Midi de l’Europe », l’étudiant Roché cherche de plus amples renseignements sur ces communautés. Au cours de sa quête spirituelle et philosophique, Déodat reçoit l’impulsion d’Edouard Schuré qui va l’amener à l’étude des religions de Zoroastre et de Bouddha. Cependant, « l’idéal bouddhiste » qu’il vit sincèrement en cette période d’adolescence, se trouve tempéré par l’ardent zoroastrisme de son père. Il retirera du zoroastrisme « qu’il n’est pas besoin de prêtres pour nous mettre en communication avec l’Etre suprême », du bouddhisme, la notion des deux principes et la dualité. Une conférence de Léon Denis et les cours du professeur Frédéric Raush − juif malmené par les étudiants au moment de l’affaire Dreyfus − l’inciteront à la tolérance, ils l’amèneront à « la résolution d’étudier la gnose ancienne comme la voie de l’Amour » (L’Eglise romaine et les cathares albigeois p. 273) et lui révèleront la nécessité du perfectionnement intérieur, facilité par la chasteté et le régime végétarien, qui doit aboutir non à l’égoïsme étroit, mais à l’action altruiste : « C’est en agissant, en vivant pour les autres qu’on s’élève par soi-même à la hauteur du Moi spirituel, du Soi analogue à celui de tous les autres. » (Ibid p. 274) ; « Le but du christianisme est l’action altruiste par l’Amour et le Sacrifice. » (Ibid p. 274).

Au cours de ces diverses recherches, Déodat apprend que des corporations de constructeurs « de grands édifices » existaient en Allemagne et en Italie au moyen-âge. Au cours des siècles, à travers l’alchimie et la rose-croix, elles avaient donné naissance à la franc-maçonnerie moderne. Il croit trouver l’exposé de « la religion naturelle, universelle, immuable » dans la légende d’Hiram dont il entrevoit le vaste symbolisme. Plus tard il demandera son entrée en loge maçonnique du Grand Orient de France, dont il suivra assidûment les tenues et travaux jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix ans.

La maison de Déodat Roché à Arques
La maison de Déodat Roché, à Arques

Les études terminées, Déodat Roché entre dans la magistrature à Limoux. A vingt-neuf ans, il épouse Marie-Louise, jeune fille de la bourgeoisie héraultaise, sans fortune, riche de qualités exceptionnelles d’intelligence et de cœur et d’une profonde loyauté. En 1902 naît Paul, ainsi prénommé en souvenir de son grand-père. Si l’épouse déclenche quelquefois de violentes remontrances du mari, elles viennent toujours sans méchanceté. Marie-Louise est une parfaite compagne pour le philosophe. Elle le débarrasse des soucis matériels et quotidiens qui constituent une gêne pour tout chercheur. Elle s’intéresse à son travail et, parfois, fait office de secrétaire. Elle meurt en 1938 après une brève maladie. Déodat ressent la cruauté de la séparation et décide de vivre avec sa propre mère, restée active et dévouée. Celle-ci quitte à son tour le monde visible pour le petit cimetière d’Arques en 1946.

Elevé par sa mère, Paul n’a pas hérité de la spiritualité de son père. « Matérialiste », il ironise volontiers sur les convictions paternelles. Le père accepte les remarques avec indulgence et affection. Après des études de droit, Paul devient magistrat au Maroc. Il s’y marie. De l’union naissent trois enfants, deux garçons et une fille, dont Déodat Roché parlera avec une grande tendresse. Chaque été, Paul vient à Arques, où les rapports familiaux sont affectueux. Notre stupeur fut très grande quand nous apprîmes, sous la plume d’un biographe, que le père avait « renié » le fils. Nous croyons que la vérité est moins tragique. Très malade et paralysé, Paul Roché retraité ne pouvait plus venir à Arques. Isolé, Déodat donna la maison familiale à sa « gouvernante et secrétaire », en reconnaissance des soins qu’elle lui avait prodigués depuis de nombreuses années. Ce geste a pu laisser accréditer la thèse du reniement. Pour des raisons semblables, Déodat légua sa bibliothèque au fils de son infirmière qu’il avait vu grandir et s’intéresser avec bonheur à ses travaux philosophiques.

Après Limoux, Déodat est nommé au tribunal de Carcassonne. Plus tard, il deviendra président du tribunal de Castelnaudary, puis vice-président et président du tribunal de Béziers. Il exerce ses fonctions dans cette dernière juridiction lorsque la deuxième guerre mondiale éclate. Magistrat intègre, doué d’un sens profond de l’équité, aussi compréhensif et indulgent que possible pour les prévenus qui comparaissent devant lui, surtout pour les plus déshérités. Cette attitude empreinte d’humanité lui vaudra quelques démêlés au cours de sa carrière. A Limoux, par exemple, un homme politique influent lui créa des difficultés parce qu’il n’admettait pas un jugement contre des grévistes alors qui défendaient leur droit à la vie. Malgré les menaces et, fidèle à ses convictions, Déodat maintint sa position à l’égard des grévistes en lutte. Il défendait l’indépendance de la magistrature à l’égard du politique. En dépit d’un travail acharné au tribunal de Béziers, qu’il avait trouvé encombré de multiples affaires lorsqu’il y avait été nommé, Déodat se trouve mis en retraite d’office en 1943 par le gouvernement de Vichy, sous le curieux prétexte : « S’occupe d’histoire des religions et de spiritisme. »

Le président du tribunal en retraite dispose du temps qui lui a toujours manqué au cours de sa vie professionnelle active. Il se retire dans son village d’Arques, où il poursuit ses travaux sur le catharisme. Il écrit : « Mes sympathies vont à l’Eglise cathare à laquelle je suis lié par la tradition : mon village a été détruit par les croisés en 1210, j’ai rêvé dans son château, j’ai pensé à ses martyrs brûlés sous prétexte de sorcellerie et j’ai senti couler dans mes veines le sang des Albigeois. » (Ibid. p. 277). On semble aujourd’hui oublier le travail considérable de cet homme en vue de faire connaître et comprendre ce mouvement de pensée du XIIIème siècle. Il se fixa comme tâche essentielle, comme mission, de lutter contre les mensonges déversés contre ces « soi-disant hérétiques » et redonna à l’école initiatique cathare son véritable visage, en partie hérité du manichéisme. Conscient de l’importance de cette pensée gnostique, caractérisée par un idéal moral profond, et empreint d’une très grande lucidité, Déodat voulait la dévoiler à ses contemporains. Elle lui paraissait contenir, en dépit de calomnies proférées par l’Inquisition et l’Eglise vaticane, des germes d’avenir spirituel pour les Hommes de la Terre. Ayant lui-même suivi un long chemin initiatique, il avait pressenti que les cathares étaient un maillon dans la longue chaîne des initiés qui va des mystères de l’Antiquité lointaine à ceux de nos sociétés initiatiques modernes. Fort d’une longue expérience personnelle, Déodat faisait souvent allusion aux diverses initiations qu’il avait vécues. Mais y prétendait-il vraiment ? « Très tôt mes organes de perception occultes étaient déjà ouverts », (Ibid p. 277) écrit-il. Il s’étendait sur les expériences de télépathie qu’il avait pratiquées avec deux de ses amis dont un médecin de l’ordre martiniste de Sédir qui lui avait conseillé de lire l’Evangile comme une nourriture spirituelle. Il trouva la voie manichéenne par l’action, en prenant connaissance de l’œuvre de Louis Claude de Saint Martin « Le philosophe inconnu ». Elle conforta sa croyance au dualisme moral, cosmique et métaphysique.

Avec Doinel, devenu bibliothécaire à Carcassonne, Déodat se rapproche du courant gnostique, tandis que Stanislas de Guaiata lui permet d’apprécier la valeur de la vie active. Il entre en relation avec Fabre des Essarts, chef de l’Eglise martiniste. Parallèlement, après avoir appris le passage de l’ost de Montfort dans son village, il crée, en 1899, un petit journal : « Le Réveil des Albigeois », qu’il gèrera jusqu’en 1900. Quelques temps après, il rencontre Prosper Estiu, poète et instituteur à Rennes-le-Château, ardent défenseur des cathares. A cette même époque Déodat échange « Le Réveil des Albigeois » avec la revue « Die Gnosis » éditée à Vienne, qui lui apporte un premier exposé de l’anthroposophie de Rudolf Steiner. Nous savons qu’il avait sollicité son entrée en franc-maçonnerie à Carcassonne. La qualité de ses travaux et sa riche interprétation des symboles maçonniques, lui permettent de franchir plusieurs étapes des grades maçonniques. Il atteindra le 32ème degré et refusera l’accession au 33ème et dernier degré. Il considérait en effet que le sens initiatique de ce grade était perdu au profit d’une fonction administrative. Dans sa loge de Carcassonne, il est maître vénérable, c’est-à-dire responsable des travaux pour la période donnée. Dans ce cadre ésotérique, Déodat pensera, jusqu’à sa mort, retrouver l’Homme Universel du manichéisme, l’Adam céleste des cathares. La lecture des ouvrages de Schuré, « Les Grands Initiés » et « L’ésotérisme chrétien », le ramène vers l’anthroposophie, vers Rudolf Steiner, dont « l’enseignement spirituel est basé sur des expériences faites à la manière des sciences naturelles modernes et dont le but est de conduire l’humanité à l’amour spirituel ».

Le philosophe méridional aurait dû rencontrer Rudolf Steiner aux alentours de 1912, mais divers événements familiaux et professionnels et la première guerre mondiale retardèrent cette rencontre. Elle ne se réalisera qu’en 1922, après qu’une communication télépathique, suivie d’une lettre, aura invité Déodat Roché à se rendre à Dornach. Lorsqu’il entre dans le bureau, Déodat Roché est frappé par le regard de Rudolf Steiner. L’accueil est accompagné de cette phrase : « Heureux sont ceux qui savent ce qu’ils viennent chercher ici. » L’entretien entre les deux hommes dure environ une heure. Déodat Roché restera muet sur les sujets abordés, mais on peut supposer qu’il fut question de la défense du catharisme contre les erreurs dont il faisait l’objet. A partir de 1922, Déodat étudie longuement l’anthroposophie. Lisant la langue allemande avec facilité, il étend ses connaissances à l’ensemble de l’œuvre de Rudolf Steiner éditée à Dornach, quand on ne trouve que de rares traductions françaises à Paris. De fréquents voyages le conduisent dans le Tarn, chez un anthroposophe de vieille date. Mais il se rend souvent à Dornach où il donne une conférence à l’occasion de la « Semaine française » annuelle. Après 1928, il rencontre fréquemment Albert Steffen, successeur de Rudolf Steiner à la tête de la Société anthroposophique après la mort du maître en 1925. Finalement, Déodat Roché entre en relation avec des membres de la Fraternité blanche − à ne pas confondre avec une secte du même nom − du grand maître slave Peter Deunov. Celui-ci incitait ses adeptes à la culture de l’amour spirituel et à la conquête de « l’intelligence du Bien ». Il ne voulait que le bien en toute chose. Peter Deunov devait mourir en 1944, à l’âge de quatre-vingt-huit ans, victime du régime nazi qui sévissait en Bulgarie. A travers ces divers courants de pensée, Déodat Roché s’est enrichi de connaissances philosophiques et ésotériques indispensables à sa longue quête. Savant modeste, érudit sans prétention, aucune ombre de vanité ne l’affectera jusqu’à sa mort.

Fidèle à son besoin d’action, Déodat Roché joint à sa recherche spirituelle une activité politique et sociale intense. Il se réclame dans ce domaine du Parti radical socialiste qui lui paraît le mieux respecter la liberté individuelle de l’homme. Après son père et son cousin Hubert, il devient à son tour maire d’Arques. Il administre cette petite commune des Corbières plusieurs années. Son souci du bien général, son esprit de tolérance et d’équité, lui vaudront d’être réélu à chaque consultation électorale avec la totalité des voix des votants masculins − les femmes n’ont pas encore le droit de vote −. Egalement conseiller d’arrondissement, il entre au Conseil général de l’Aude en 1945. Il y défend les intérêts économiques des Hautes Corbières avec ténacité et talent, suscitant l’estime et l’admiration de ses pairs. En 1947, le Conseil général de l’Aude lui rend hommage en éditant l’un de ses premiers ouvrages « Le catharisme » et en l’adressant à l’ensemble des bibliothèques du département. Le livre connaît un tel succès qu’il est très rapidement épuisé puis réédité. Il apporte des idées nouvelles et des précisions jamais données jusqu’alors sur la résurgence manichéenne.

En 1929, Déodat Roché avait écrit une grande partie des « Dialogues » qui deviendront le corpus essentiel de l’ouvrage majeur intitulé « L’Eglise romaine et les cathares Albigeois ». Soucieux d’exactitude, l’auteur remanie son travail plusieurs fois, pour prendre en compte les découvertes et les recherches effectuées ici et là, particulièrement en Allemagne. Encouragé par le succès de son dernier écrit, il rédige et fait paraître sa magistrale et si riche « Etudes manichéennes et cathares » qui apporte, au monde intellectuel, de remarquables pages sur les origines manichéennes du catharisme, sur Saint Augustin, sur la Pistis Sophia − texte gnostique de très grande importance concernant le problème du Mal et le Graal pyrénéen −. La réédition de cet ouvrage nous paraît nécessaire mais elle n’a pu être malheureusement réalisée à ce jour. De 1948 à 1950 Déodat Roché consacre une grande partie de son temps et de ses ressources personnelles à la rédaction de la revue qu’il crée : « Cahiers d’Etudes Cathares ». Modeste recueil à ses débuts, elle devient très rapidement une revue internationale reçue aux Etats-Unis, au Japon comme dans les pays d’Europe, à l’exception de la Russie communiste. Cette revue apporte à ses lecteurs le fruit des recherches faites par Déodat Roché et quelques rares collaborateurs, parmi lesquels Nita de Pierrefeu, Simone Hannebouche, Fernand Niel, Fernand Costes, René Nelli, dont les noms figurent sur les premiers numéros. Plus tard collaboreront également Charles Delpoux, Jean Duvernoy, Marcel Dando, résident en Angleterre, le docteur allemand Sandkühler, l’écrivain suisse Paul Ladamme et MicheL Roquebert. En avril 1950, sur l’insistance de ses proches collaborateurs, Déodat Roché crée la Société du souvenir et des études cathares. Le Cahier devient ainsi le lien visible et intellectuel de tous les historiens, savants ou philosophes gnostiques passionnés par le catharisme. Des congrès annuels ont lieu dans diverses villes méridionales et le directeur de la Société multiplie ses conférences à Paris, en Belgique, en Suisse, et à Toulouse. Actuellement, la Société du souvenir et des études cathares existe toujours et les cahiers continuent de paraître.

Le souhait de rééditer « Le catharisme », paru dans les années 1947-48, existe alors. Mais l’auteur refuse son autorisation. Ce premier ouvrage ne lui paraît pas tenir compte des dernières découvertes concernant le catharisme. Ce n’est qu’en 1975 que Déodat Roché le fait à nouveau paraître sous son premier titre « Le catharisme » (I et II). Jugeant nécessaires les rencontres annuelles des sociétaires, il avait autrefois organisé un camp d’été à l’Estagnol près du village d’Arques. A partir de là, des séjours philosophiques allaient se tenir en juillet et août. Enrichissantes et sereines, les journées se déroulaient en séances de travail, conférences du matin et de la fin d’après-midi, discussions diverses entre collaborateurs, recherches symboliques en cours de soirée. Déodat Roché prodiguait ses connaissances sans se départir de la simplicité, du calme, de la bienveillance qu’on lui connaissait.

La stèle du souvenir au pied du château de Montségur
La stèle du souvenir au pied du château de Montségur

En 1960, grâce à la générosité de Fernand Costes, l’un des plus anciens membres de la Société et montségurien de souche, la stèle du souvenir est érigée au pied de la forteresse en ruines. Les sociétaires proches s’y rendent à la Pentecôte ou au solstice d’été pour une brève pause et terminent la journée par une causerie à l’Hestia. Nita de Pierrefeu met à leur disposition la confortable maison en pierre de pays qu’elle habite depuis longtemps. Dans sa maison d’Arques, Déodat Roché reçoit de multiples visiteurs à qui il communique le résultat de ses recherches et son savoir, afin que le catharisme se trouve réhabilité. Peu importe le canal de la vérité pourvu que celle-ci soit reçue. Quelques détracteurs prétendront que Déodat manquait de certitudes, qu’il ne concluait pas, qu’il était hésitant dans ses propos. En réalité, il calquait sa propre conduite sur la morale cathare de haine du mensonge et du souci de vérité. Il n’affirmait que ce dont il était sûr. Indulgent, il ne voulait voir en toutes choses que le bien. Compréhensif, il n’attaquait et ne critiquait personne. Discret et d’une très grande bonté, il savait réconforter et conseiller ceux qui venaient lui confier leurs chagrins. Même les chats bénéficiaient de sa bonté. Respectueux de la nature et de toutes les fleurs des champs, le magistrat intègre, l’infatigable travailleur était à l’écoute du monde.

C’est une figure de légende, pourtant bien réelle et présente pendant plus d’un siècle au cœur des Corbières cathares, que je rencontrai, le 2 septembre 1929, dans l’humble secrétariat de la Mairie d’Arques. Mais je ne savais pas, à cette date, que j’allais vivre dans son ombre magistrale la plus grande aventure intellectuelle et spirituelle de ma vie autour de la grande quête gnostique du catharisme.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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