Philosophie cathare


Les deux vies


Les deux vies

Yves Maris, août 2008

IMER la vie » est un lieu commun, un slogan qui hante l’économie de marché et la société contemporaine au point d’en constituer la référence ou la valeur suprême. Le bon citoyen aime la vie et le fait savoir. Le dévot l’aime comme une bénédiction divine. On disait autrefois de ceux qui n’aimaient pas la vie qu’ils sentaient le fagot. Ils sont aujourd’hui traités et souvent tenus à l’écart de peur que leur affection, tellement pernicieuse, ne vienne contaminer le corps social. La dépression est voilée car le patient souffre en son âme de maux qui lui sont extérieurs. Il ne supporte pas la vie qu’il devrait naturellement aimer telle qu’elle se déroule.

J’ai connu l’existence d’une dame intelligente, jeune retraitée, qui avait beaucoup souffert du malheur de ses proches. A peine chrétienne, la vie lui était un calvaire. Elle trouvait néanmoins la paix de l’âme lors de retraites au cœur d’un monastère. Un jour de pluie et de grand froid, elle s’empoisonna. Les secours la prirent in extremis, si bien qu’elle retrouva la vie après plusieurs mois de profond coma et d’initiation au néant. La justice s’empara de son corps défait et de son âme perdue. Depuis, elle est claustrée dans un hôpital psychiatrique de peur qu’aimant si peu la vie, elle ne veuille encore la quitter avant que la nature n’en décide pour elle. Attenter à ses jours constitue en effet le crime qui nie la société, remet en cause le sacro-saint amour de la vie ou la nature de Dieu. J’ai entendu sa voix lasse dire l’étonnement d’être toujours vivante, la consternation de se trouver encore ici après avoir si vaillamment bravé la volonté de vivre. Les Actes de Jean donnent le récit du meurtre d’un père moralisateur par un fils mécréant, aussitôt ressuscité par l’apôtre. Revenant à la vie, le vieil homme s’assied sur son séant et, contre toute attente, proteste à l’encontre de son sauveur : « Moi qui étais délivré d’une vie épouvantable (…), voici que tu m’as rappelé à la vie, homme du Dieu vivant ! A quoi bon ? » La réponse de Jean : « Si c’est pour retrouver les mêmes réalités que tu es ressuscité, mieux vaudrait que tu fusses mort. Mais c’est pour des réalités meilleures que tu dois ressusciter ! »

Le cathare voit deux sortes de vies : la vie des réalités ordinaires que la société commune engage à aimer, et la vie des réalités supérieures qu’elle méconnaît. Il s’agit du concept de « règne de Dieu », tel que Jésus pouvait le penser, avec, en opposition, le « règne du Diable ». Observons que la vie naturelle surgit d’une mystérieuse puissance que nous comprenons comme « volonté de vivre ». Partout où les éléments indispensables se trouvent réunis dans les proportions requises, la vie se manifeste et témoigne de sa détermination à être là. Son principe mauvais déploie l’arborescence de l’appétit, dont trois exigences vitales : le manger, le lieu et la procréation. La violence intrinsèque n’est pas à démontrer. On ne mange pas d’ordinaire sans se montrer cruel et féroce envers les vivants dévorés. Le besoin de s’alimenter amène à développer la ruse pour disputer la nourriture, au point que les uns sont replets, les autres affamés. Un lieu de vie riche et plaisant n’est ni acquis ni conservé sans grande brutalité. Ici, on récolte à profusion, là, on n’a que le sable à retourner. Les puissants maîtrisent les limites, les autres sont rejetés dans l’aride. Naturellement marqué par la bestialité, l’acte sexuel ne revêt pas communément les grâces de l’amour courtois. L’instinct de survie lié à la génération contient habituellement la maltraitance au cercle familial où sentiments pervers et contraintes diverses garantissent la conquête du géniteur ou de la génitrice, l’identification et la possession des enfants.

Chacun refuse de voir la violence de la vie des réalités ordinaires. La société protège du questionnement en faisant de Dieu le premier acteur dans l’ordre du sacrifice à consommer, de la terre promise à conquérir et de la bénédiction nuptiale à justifier. Les instincts naturels sont codifiés sans qu’il soit jamais question de chercher à s’en libérer et à s’élever vers les réalités supérieures. Les dépressifs ressentent la méchanceté de Dieu sans qu’aucun modèle de référence ne les autorise à comprendre leur étrangeté et à juger de la brutalité qui les accable. Blessés par la nature humaine, ils sont perdus dans le monde, exilés sur la Terre. Le paradigme gnostique est effacé de la conscience publique par les garants de la bonne pensée. Si bien que l’espoir de vivre « des réalités meilleures » est hors d’atteinte. Demeure la souffrance qui n’est jamais vaincue sans percer son mystère. Dans une perspective initiatique, les Actes de Jean révèlent cette parole attribuée à Jésus : « Elle est tienne, cette souffrance de l’homme que je dois endurer. En effet, tu ne pourrais absolument pas comprendre ce que tu souffres si je n’avais été envoyé pour toi comme logos par le Père. » (Jésus dévoile à l’homme sa propre passion et son principe.) L’intelligence de la douleur met l’initié en mouvement jusqu’à transcender les tourments de la vie : « Connais la souffrance et tu possèderas l’absence de souffrance », est-il ajouté. La paix de l’âme ne vient que par le tourment, la compréhension des réalités ordinaires et le dépassement. Le dépressif est à mi-chemin, seul, face au mystère de la souffrance dont il n’a point la clé.


cathares, philosphie cathare, catharisme

Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





Cathares, catharisme, philosophie cathare