Philosophie cathare


Manipulation génétique et logique démiurgique

Manipulation génétique
et logique démiurgique

Yves Maris, le 22/09/2002

a vie surgit d’un cycle de phénomènes physiques, chimiques et biologiques. Cet enchaînement de causalité dévoile une lutte perpétuelle pour l’existence. Toute forme de vie cherche à acquérir les éléments nécessaires à son existence, un espace et un moment du temps. Ces éléments dépendent d’autres formes de vie ; si bien que le cycle de vie est inversement un cycle de mort. Ce paradoxe amène la conscience à élaborer l’idée d’une « vraie vie », c’est-à-dire d’une existence au-delà du phénomène de « la création ».

La beauté de la nature est trompeuse. Elle est liée, d’une part, à un sentiment de sécurité et à une garantie d’approvisionnement (image du paradis terrestre) ; d’autre part, à l’esthétique des formes et des couleurs, qui puise l’idée d’un autre monde dans le fond archétypal de notre inconscient. La nature n’aurait pas cette beauté que nous lui connaissons si nous n’étions pas là pour la voir.

La planète Terre est donc un immense champ de bataille. Le règne végétal s’élève sur l’humus et chaque individu y lutte pour son espace. La violence nous semble plus évidente dans le règne animal. Chaque vivant se nourrit ici d’organismes végétaux ou animaux et participe à la longue chaîne trophique de la cruauté naturelle. L’homme possède la particularité de pouvoir excéder ses besoins vitaux et, par conséquent, d’ajouter à la cruauté naturelle. Il comprend le monde de telle manière, que la proie cuisinée apparaît comme un bienfait du Créateur ; de même que la mort de l’adversaire, qui viendrait à menacer l’élevage ou le territoire de chasse. Tout autant que la haine, l’amour vulgaire est un sentiment relatif à la survie terrestre, dans le cercle d’une parenté ou d’une communauté d’intérêt.

En connivence avec le Créateur, l’homme est parvenu à se soumettre toute forme de vie, jusqu’à considérer la nature entière comme réservée à son insatiable appétit. Il faut probablement chercher dans la force du désir d’immortalité charnelle la propension de l’homme à la consommation excessive. Ces besoins sont d’autant plus illimités qu’il occulte longtemps sa mort et imagine sa vie éternelle. Il acquiert des biens ; il accumule des objets ; il organise son existence, comme s’il ne devait jamais mourir. Le Créateur ne lui a-t-il pas garanti qu’il survivrait dans la suite des générations ? « Fructifiez et multipliez-vous ! » (Gn. I, 28) Ne lui a-t-il pas laissé entendre qu’il ressusciterait pour l’inauguration du Royaume, en contrepartie d’une pieuse contribution à l’édification du peuple ? (2 M. VII, 9)

Le « développement durable » fixe des limites, extérieures à l’homme. Il est finalement un concept judéo-chrétien en vue d’assurer l’éternité du peuple. Il s’inscrit dans cette idéologie du progrès qui répond à l’insatiabilité des besoins. Il ne s’agit ni de considérer la nature pour elle-même, ni d’éprouver un sentiment de compassion ou de respect ; mais de garantir aux générations futures la possibilité de l’exploiter tout autant que les générations précédentes. Le concept de développement durable chosifie la nature. Il continue de nier le caractère sacré de la vie.

Faisant allusion au mythe de la chute d’Adam, l’Apôtre pointe la responsabilité de l’homme qui, par l’erreur de l’incarnation, a provoqué la matérialisation du monde : « Toute la création gémit dans les douleurs. » (Rm. VIII, 22) Grâce à la prise de conscience, c’est-à-dire par la conversion de vie, l’homme gagnera sa liberté et « la création sera libérée de l’esclavage de la destruction. » (Ibid. 21)

Lorsque l’homme parvient à connaître les caractères du vivant, au point de savoir manipuler les gènes, il transgresse moins l’idée de création qu’on pourrait le croire. Il obtient en quelques mois des résultats comparables à ceux obtenus en des milliers d’années de tâtonnements et de sélections. En effet, s’il est dans la nature de l’homme de domestiquer les brebis et de chercher patiemment le croisement qui lui procurera la meilleure laine, de domestiquer les vaches et de leur faire donner plus de lait ou plus de viande, alors rien n’est véritablement changé. Il ne désobéit nullement à l’injonction du Créateur : « Soumettez la terre, ayez autorité sur les poissons de la mer et sur les oiseaux des cieux, sur tout vivant qui remue sur terre ! » (Gn. I, 28)

Que celui qui doute se rappelle que le Créateur inspira la manipulation « génétique » à Jacob ! Le fils d’Isaac passa contrat avec Laban, son beau-père. Pour paiement de son service, Jacob devait garder pour lui le petit bétail à naître, rayé, pointillé ou tacheté. La ruse consista à écorcer des baguettes de bois, pour y dessiner des raies blanches, et à les disposer dans les auges et les abreuvoirs. Jacob avait en effet observé que lorsque les brebis entraient en chaleur devant les baguettes ainsi écorcées, elles mettaient bas des agneaux bigarrés. Bien entendu, Jacob sélectionna les brebis les plus vigoureuses afin de bénéficier des meilleurs produits. Il reçut la bénédiction du Créateur et fit fortune grâce à cette manipulation : « Ainsi l’homme s’enrichit beaucoup, beaucoup, il eut nombre de brebis, de servantes, de serviteurs, de chameaux et d’ânes. » (Gn. XXX, 43) Rien de nouveau sous le soleil !

Tout vivant participe à l’évolution. Mais l’homme y participe d’une façon consciente ; d’abord par sélections, ensuite par manipulations. C’est en cela qu’il devient démiurgique et que son œuvre prend plus sûrement un aspect « diabolique ». Nul n’arrêtera la manipulation génétique, parce qu’elle ne contredit aucunement la référence générale au « sens de l’histoire ».

Pourtant, quelques-uns prendront conscience de la terrible relation que l’homme a établie avec la nature. La manipulation génétique vient fortement rappeler que l’évolution –et par conséquent la création qui en est le point de départ– trouve sa raison dans la satisfaction de besoins, qui, pour être vitaux, n’en sont pas moins nécessairement cruels. Et la cruauté de l’homme excède cette raison, lorsque son désir enfle à l’excès.

Nous avons compris que la souffrance et la mort sont aux fondements de l’œuvre de création, en proportion égale au bonheur et à la vie. Il faut ajouter, au jugement que nous portons sur le Créateur, qu’il trompe l’homme en lui demandant de se multiplier, d’exploiter la nature et de disposer de toute vie.

La difficulté vient de ce que l’homme, qu’il soit pieux ou mécréant, considère invariablement son intérêt ou celui de sa communauté comme un bien. « Le bien » est donc relatif à lui-même. La prise de conscience constitue un changement de perspective. Il se manifeste dans un regard compatissant sur le genre humain et la nature vivante dans son unité. La conversion est la quête du bien absolu qui ne peut s’entreprendre sans remettre en question sa propre existence sur la planète Terre, au risque de considérer le Créateur comme le Diable.


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