Philosophie cathare


Le théâtre de la Doubrovka

Le théâtre de la Doubrovka

Yves Maris, le 06/01/2003

e deuxième acte de la comédie musicale « Nord-Est » venait de commencer. Un boevik (combattant tchétchène) monta sur scène, vêtu d’un treillis et armé d’un fusil automatique. Tel un personnage de théâtre, il mettait de l’emphase dans ses gestes. Il faisait de grands pas en tous sens et gesticulait comme un pantin. Un second combattant apparut. Nul ne remarquait encore que leur gestuelle heurtait l’harmonie musicale. D’autres surgirent des coulisses et des entrées, dans une étonnante chorégraphie. Un combattant sur scène, agacé de ne pas être reconnu dans son rôle, tira une courte rafale dans le plafond. L’orchestre arrêta brusquement de jouer. Les spectateurs ébahis applaudirent. Les combattants hystériques se mirent à hurler : Silence ! Chacun fut alors enjoint de poser ses mains sur sa tête. Il n’y aurait plus d’applaudissement.

Les Tchétchènes manquaient assurément de culture lyrique, et la représentation continua sans la musique. Le spectacle prit l’allure d’un guignol : « Vous êtes d’accord pour que l’armée quitte la Tchétchénie ? », demanda la marionnette d’une voix forte. « Oui… », répondit timidement le public. « Plus fort ! », s’emporta-t-elle. « Oui, bien sûr ! », cria-t-on en chœur. Le guignol reprit : « Vous êtes contre la guerre ? ». Et le public répéta : « Oui, bien sûr ! ». Mais qui, dans cette bourgeoisie bien vivante, s’était jamais préoccupé d’une guerre si lointaine ? Qui connaissait vraiment la Tchétchénie et les affres de la colonisation soviétique ? Qui s’était jamais soucié de la déportation des Tchétchènes au Kazakhstan et de la liberté volée ? La guerre, c’est comme le diable : on ne commence à y croire que lorsqu’on le voit devant soi. Ce soir-là, le public entra de plain-pied sur le champ de bataille.

Dans un camp et dans l’autre, l’on trouve toujours une justification à la guerre. L’on cherche la caution divine ou celle des lois, et l’on se bat en héros ou en martyr. Mais la guerre n’est que le moyen radical d’une appropriation. Le terrorisme est la guerre de la ré-appropriation ; le combat de celui qui ne porte plus le nom d’une terre et qui se bat pour l’existence. Car chacun croit qu’exister c’est aussi posséder.

Les jeunes femmes du commando, prêtes à mourir pour tuer, portaient de gros paquets d’explosifs meurtriers à la ceinture. Pour nous, « les bons chrétiens », la mort en martyr (martur : témoin de Dieu) est porteuse d’une valeur absolue. Elle témoigne de la nullité du corps et de la réalité de l’esprit. Mais il ne s’agit jamais de mourir les armes à la main ou la bombe au corps pour bâtir une nation, un empire ou pour édifier le peuple d’un dieu qui ne serait que diable. La « bonne fin » consiste à apprivoiser la mort en s’écartant des lois du monde, en passant paisiblement ou en cédant à une violence dont Satan est le maître, si tel est notre destin. Une mort réussie peut justifier une vie tout entière. S’il faut savoir mourir pour garder en soi l’esprit de Dieu, seul l’esprit du monde accompagne l’homme qui meurt la haine au cœur en tuant son semblable.

Portant fièrement l’uniforme de cérémonie, un officier russe parut à lui seul comme l’armée ennemie. On le sortit manu militari. Un coup de feu sec retentit dans les coulisses obscures. L’on entendit, anéantis, un boevik qui rendait grâce bruyamment : « Merci Allah de m’avoir fait un cadeau, de m’avoir donné la possibilité de tuer un colonel. » La joie du guerrier qui se fait chasseur d’hommes !

Les otages atterrés se demandèrent entre-eux qui pouvait être responsable d’une telle fatalité. Le diable, parbleu ! Mais qui est-il, si ce sont là ses anges ?

L’islamiste Bassaev revendiqua la prise d’otage au nom d’un groupe terroriste joliment nommé Ryad As-Salihin (le jardin des justes). Si du Jardin d’Epicure germait une chaîne d’amitié universelle, dans le jardin des justes se nouent les ficelles qui agitent les bombes humaines.

La guerre se nourrit d’une somme d’intérêts, indifférents à une logique de la ligne de front. Ici, les accords liés au trafic de pétrole, généré par le conflit, mettent en relation l’islamiste Bassaev et les généraux russes. Aux rumeurs de négociation de paix entre les présidents Maskhadov et Poutine répondent les bruits selon lesquels le FSB (ex-KGB) avait connaissance des préparatifs d’une action terroriste menée par Movsar Baraev. Le « parti des généraux » russes aurait manipulé le commando dans le but de prolonger la guerre. L’on connaissait les liens d’Arbi Baraev, l’oncle de Movsar, le chef du commando, avec le FSB. Il bénéficiait d’un laissez-passer lui permettant de circuler librement en Tchétchénie. Après son assassinat (en mai 2000), on limogea le chef du FSB dans son village et son neveu Movsar lui succéda à la tête du clan.

De fait, le député chargé des négociations au théâtre de la Doubrovca, Gregori Iavlinski, déclare : « La guerre durera tant que durera la corruption au sein de l’armée. ».

L’absence de sanction à l’encontre des chefs du FSB laisse penser que le président Poutine ayant également eu connaissance des préparatifs terroristes y aurait vu l’occasion de se hisser à la hauteur du président Bush en consolidant sa popularité à l’étranger, tout en la rehaussant en Russie. Le FSB auraient infiltré le commando et contrôlé quatre de ses membres afin de faciliter l’assaut final. De fait, en exécutant immédiatement les terroristes, ce sont tous les témoins qui ont disparu.

Depuis son exil de Londres, Boris Berezovski proposa de servir d’intermédiaire dès que la prise d’otages fut connue. Il y a peu, il organisait des rencontres parallèles entre Tchétchènes et parlementaires russes en Suisse et au Liechtenstein. Parmi des chefs mafieux qui manipulaient la Russie du temps du président Eltsine, Boris Berezovski comptait profiter de l’événement pour imposer son retour et ouvrir de nouvelles perspectives électorales pour les oligarques de la « Famille », tandis que le président Poutine devrait assumer les prolongements impopulaires de la guerre.

Les chefs du commando étaient rassemblés dans la salle des projections. Ils observaient l’enregistrement du spectacle sur écran. Les acteurs sur le plateau, c’était eux ! Leur mise en scène constituait un moment de l’Histoire. Attentifs à leur image et distraits dans le déroulement de la pièce, ils devenaient spectateurs, dans ce théâtre où se jouait un morceau du drame de la vie. N’en doutons pas, c’était des hommes !

Quelqu’un cria : « Le gaz ! ». Le temps de la décision leur manqua. Quelqu’un d’autre venait d’écrire la fin de la pièce : 170 morts, dont 129 otages victimes des gaz dispersés par les forces spéciales et quelques 600 personnes hospitalisées. Le président Poutine venait d’emporter une triste victoire.

Défenseur des droits de l’homme en Russie, Oleg Mironov a porté plainte. Les victimes ou leurs proches réclament le prix du sang. La guerre n’a jamais pour responsable que les vaincus. Or, il n’y a pas ici de guerre déclarée ; seulement des opérations antiterroristes entre la Russie et la Tchétchénie. Chaque soldat russe et chaque boevik tchétchène ou leurs proches semblent fondés en droit à réclamer le prix du sang aux gouvernements concernés. Le conflit prend le caractère d’une catastrophe naturelle. Face à la fatalité de la nature humaine, seuls les dédommagements et les assurances constituent une modération pour une souffrance ignorante des causes.

Ainsi va le monde, sur la scène et dans les coulisses du théâtre de la Doubrovka. Fait d’incohérences et de combinaisons, l’on y voit les conflits d’intérêts organiser le chaos. Les intrigues se nouent et se dénouent. Elles s’assemblent au cœur de complexes stratégiques qui aliènent la liberté des communautés humaines. Le pouvoir appelle-t-il la guerre ? Les puissants trouveront de bonnes raisons pour que la foule acquiesce. L’impuissance impose-t-elle la terreur ? Les maudits joueront également de l’adhésion populaire. Car la souffrance sur terre est la chose la mieux partagée. Elle se distribue sans compter.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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