Philosophie cathare


La procession des clones

La procession des clones

Yves Maris, le 20/01/2003

e clonage se réalise par le transfert du noyau d’une cellule somatique, lieu du génome, dans un ovule auquel on a préalablement retiré son propre noyau. Cette manipulation fécondante in vitro constitue un embryon, porteur d’un arrangement complet de 46 chromosomes. Introduit dans l’utérus d’une femelle, il peut se développer et donner naissance à un animal ou à un humain, dont le patrimoine héréditaire est identique à celui du donneur du génome. Celui-ci est en quelque sorte le père et la mère du nouvel individu, qui ne doit pas sa formation au hasard du mélange génétique de deux fois 23 chromosomes, pris en chacun des deux parents.

De nombreux animaux sont nés par clonage depuis quelques années. En France, l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) tente de créer le prototype de la vache idoine pour la consommation humaine. L’animal est considéré comme une nourriture vivante et, par-là, comme une source d’enrichissement pour l’industrie agroalimentaire. L’on comprend immédiatement toute la contradiction, entre les buts carnassiers et productifs de la bio-économie et le végétarisme non-violent des Cathares. L’animal pâtit excessivement, à cause de l’homme qui lui inflige une dégradation et une souffrance que la nature elle-même ne connaît pas. Notre idéal cathare est celui d’une nature où l’animal vit sa condition, librement et sans crainte parmi les hommes.

Le clonage en vue de donner naissance à un humain fait l’actualité, en l’absence de toute preuve expérimentale sur le bon développement d’un ovule fertilisé et sur son implantation. L’on sait que la nature est exubérante en matière de reproduction : les spermatozoïdes et les ovules sont créés en excès ; un tiers des ovules fertilisés sont naturellement rejetés. Plus encore, à tous les stades du développement, le clonage des animaux échoue fréquemment. Or, l’éthique courante demande que l’expérimentation de tout acte médical sur l’homme ne soit jamais tentée, avant que la sûreté et l’efficacité d’un tel acte aient été démontrées chez l’animal.

Les généticiens observent qu’une part non négligeable d’embryons animaux clonés connaît un développement normal jusqu’à l’apparition des premières différenciations cellulaires (blastocyte). Mais seulement la moitié des fœtus ainsi créés parvient à terme (contre 95% dans une reproduction sexuée). Si bien que, en fin de compte, ce ne sont que 10% des embryons fécondés par manipulation qui s’avèrent aptes à se développer en de jeunes animaux. L’on doit encore compter que seul un animal sur trois survit et se développe normalement après la naissance, sachant que l’on ne dispose pas du recul nécessaire pour connaître si cet animal est parfaitement normal d’un point de vue génétique.

Nous comprenons que cet horrible gâchis, dont la responsabilité appartient indubitablement à l’homme, amène à considérer le clonage reproductif, en regard de nos connaissances actuelles en biogénétique, comme une horreur surnaturelle. Un tel tripotage du vivant touche à la déraison absolue. D’une manière qui pourrait être qualifiée d’empirique, l’homme tente de reproduire la vie en niant le sacré qui la revêt et sans rien connaître de la profondeur de son mystère.

Comment justifie-t-on le clonage humain ? On le présente comme une solution thérapeutique à des problèmes de stérilité aujourd’hui incurables ; sauf que l’enfant à naître ne dispose que d’un seul avoir génétique. Ou bien, comme la possibilité d’adopter un enfant in utero, qui ne soit pas le produit anonyme d’une banque d’ovule ou de sperme. Ou encore, comme un arrangement permettant d’éviter la conception d’un enfant susceptible de recevoir un patrimoine génétique défectueux de parents à risques. Bien que les diagnostics, prénatal et avant implantation pour les embryons conçus in vitro, autorisent aujourd’hui le tri génétique.

On allègue, en outre, des raisons surréalistes pour la défense du clonage humain. Certains imaginent rendre la vie à un enfant mort. D’autres, en quête de leur immortalité individuelle veulent créer leur propre clone qui, à son tour, fera de même et perpétuera le corps et l’âme qui lui est attachée.

Nous devons comprendre que la génération par clonage ne garantit guère plus l’immortalité de la personne, que la génération sexuée n’assure l’immortalité des parents. Le clonage reproductif donne naissance au jumeau du donneur du noyau utilisé pour la fécondation. Un jumeau décalé dans le temps. Si l’on considère deux vrais jumeaux, l’un venant à mourir, l’on ne peut pas dire qu’il est toujours vivant en tant que personne parce que l’autre demeure.

La vie est plus que le corps et l’âme vivante qui l’anime. Elle est évolutive et spirituelle. Parallèlement à leur déterminisme génétique, deux vrais jumeaux se différencient par les caractères de leur propre évolution culturelle, façonnée par leur environnement et leur éducation, marquée par leurs expériences de la vie. Bref, chacun est une personne ayant une personnalité. L’on peut dupliquer le corps et quelque chose de l’âme, mais l’on ne peut assurément pas lier la personne dans son individualité, c’est-à-dire dans son originalité. Un autre ne sera jamais moi-même, ni lors de sa naissance, ni à l’instant de ma mort. Quant à vouloir ressusciter un enfant disparu, c’est assurément faire en sorte que, psychologiquement, l’enfant à naître ne soit jamais lui-même, mais le remplaçant de l’autre, parce que ses parents le voudront ainsi.

Il est vrai que la tradition des Hébreux a vu le moyen d’accéder à l’éternité dans la succession des générations. Yhwh ne s’engage pas à donner la vie éternelle à Abraham. Il lui accorde un contrat « suivant les générations, pour une alliance perpétuelle » (Gn. XVII, 7). Il lui promet de multiplier sa race « comme les étoiles des cieux et comme le sable qui est sur le rivage de la mer » (Gn. XXII, 17). Le concept d’éternité est alors collectif. Malgré la croyance pharisienne en la résurrection des morts, l’idée que la vie d’Israël est liée à la préservation du peuple est omniprésente chez les prophètes. Le fils prend le nom du père et, chacun se pliant au même rituel quotidien, la vie semble se perpétuer indéfiniment à l’identique. En quelque sorte, l’idéologie crée le clone. Le port de la barbe et le vêtement traditionnel apportent la ressemblance. Image de Dieu, chacun est aussi l’image de l’autre.

Jésus le Nazaréen bouleverse cette vision d’éternité lorsqu’il s’exclame : « Qui est ma mère ? et qui sont mes frères ? et, tendant la main vers ses disciples, il dit : « Voilà ma mère et mes frères. » Car quiconque fait la volonté de mon père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère. » (Mt. XII, 48-50). Le concept d’éternité n’est plus lié à la génération des corps, mais à la filiation spirituelle. « Les disciples lui disent : Si telle est la condition de l’homme avec sa femme, il vaut mieux ne pas se marier. Il leur dit : Tous ne comprennent pas cette parole, mais ceux à qui c’est donné. » (Mt. XIX, 10-12)

En tant que Cathares, nous nous rangeons résolument dans cette conception spirituelle du salut, car nous n’attachons aucune valeur absolue à l’enveloppe charnelle. A fortiori, nous dénions tout intérêt à sa duplication. Les mythologies qui fondent le christianisme dans sa lecture dualiste, dévoilent que le corps charnel et la création entière n’ont d’autre promoteur que Satan. Après la chute, Adam commet l’erreur de croire qu’il retrouvera la vie éternelle perdue au moyen de la procréation et de la perpétuation du corps charnel. Vouloir la gagner par le clonage participe de la même inspiration diabolique.

Il n’en reste pas moins que la connaissance scientifique en tant que compréhension du monde ne saurait être bridée par quelque système inquisitorial. Elle constitue la tentative de l’homme pour élargir le domaine de sa conscience et apporter des réponses au questionnement de sa condition humaine. Les Cathares n’ont pas vocation à édicter la loi, moins encore à l’imposer. Hors du champ de l’Esprit, la loi positive appartient au monde

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En cette terre de souffrance, il est bien compréhensible que l’homme cherche à atténuer sa peine. Puisque la création est mal faite, autant la corriger lorsque, au moyen de la science, nous parvenons à lever un coin du voile de ses mystères étonnants. Le clonage thérapeutique ouvre la voie de la guérison pour des hommes atteints de graves maladies. La recherche génétique réalise les premiers stades du développement embryonnaire in vitro, dans le but d’obtenir, par dérivation de cellules souches (dès le cinquième jour), les premières différenciations cellulaires. Les cellules ainsi cultivées devraient permettre la transplantation de tissus sains dans le but de régénérer des tissus lésés ou défectueux.

Aujourd’hui, la tendance est à l’interdiction de la démarche scientifique, qui consiste à créer un embryon cloné in vitro et à le détruire quelques jours après, lorsqu’il a développé les cellules souches capables de se transformer en n’importe quel type de cellule participant aux fonctions du corps humain. Une telle manipulation génétique laisse pourtant envisager des progrès inouïs dans les domaines de la médecine réparatrice. Les législateurs décideront-ils d’enlever tout espoir de guérison aux incurables, aux diabétiques ou aux tétraplégiques au prétexte d’une sacralisation des cellules du pancréas ou de celles de la moelle épinière ?

L’archevêque de Paris rappelle la réprobation du clonage thérapeutique et du clonage reproductif par l’Eglise romaine. Ce point de vue s’inscrit dans la logique judéo-chrétienne. Non seulement il répond aux fondements religieux de la génération humaine et à la sacralisation de la famille reproductrice, mais encore, il s’inscrit dans l’idéologie pharisienne. Lorsque Jésus le Nazaréen guérit les malades, il s’oppose au concept de Dieu que professent les Pharisiens. La maladie qui touche l’homme est nécessairement voulue par le Tout-Puissant. Si elle ne constitue pas simplement une épreuve, elle représente assurément le châtiment d’un péché. Par exemple, la lèpre répond à la médisance. Guérir les malades consiste donc à faire peu de cas de la volonté divine. Tandis que les scribes raisonnaient en leurs cœurs, Jésus leur dit : « Quel est le plus facile de dire au paralytique : Tes péchés te sont remis, ou de dire : Lève-toi, enlève ton lit et marche ? » (Mc. II, 9). Tenter de guérir un malade en contrevenant à la volonté de Dieu demeure un péché pour l’Eglise romaine.

Les Américains font cause commune avec Rome. Le président Georges W. Bush, dont on connaît l’intégrisme judéo-chrétien, indique qu’il presse le Congrès de voter un projet de loi interdisant toute forme de clonage humain. A Paris, le président Jacques Chirac a fait connaître un identique refus. Ces convictions s’imposeront prochainement dans la législation française qui condamnera le clonage à des fins thérapeutiques. La majorité revotera probablement en 2003 ce qu’une autre majorité a déjà voté en 1999 : la criminalisation dans les mêmes termes (20 ans de réclusion criminelle) des clonages reproductifs et thérapeutiques. Une condamnation de cinq ans d’emprisonnement pourrait être prononcée vis-à-vis des personnes qui accepteraient de se faire prélever une cellule.

Il existe heureusement des pays qui répondent encore à l’esprit des lumières. Sur la pression de plusieurs d’entre eux, qui s’opposent à l’interdiction du clonage thérapeutique (dont le Royaume-Uni), la France et l’Allemagne ont dû limiter leur intervention à l’ONU à une proposition de convention interdisant seulement le clonage reproductif. La réaction des Etats-Unis ne s’est pas faite attendre. Ils conduisent un second groupe de pays qui refuse de légitimer le clonage thérapeutique par défaut et se prononcent pour une convention contre toute forme de clonage.

Les Nazaréens, liés à l’enseignement de Jésus, ont condamné le mariage pour eux-mêmes, sans jamais essayer d’imposer l’interdiction aux autres. Pour l’Apôtre, le couple est « une concession » à l’ordre du monde (1 Co. VII, 6). La seule vraie filiation est spirituelle. Ses gênes sont les mots de la raison. Elle seule peut former l’être nouveau et toucher aux lois universelles qui portent l’éternité.

La question du clonage reproductif ne concerne pas fondamentalement les Cathares. Ils sont ailleurs, « ceux qui sont nés ni du sang, ni d’une volonté de chair, ni d’une volonté d’homme, mais de Dieu » (Jn. I, 13).

Néanmoins, le clonage thérapeutique permet d’envisager de guérir et de soulager des hommes et des femmes souffrants. En ce sens, il ne peut être qu'accepté. Le patrimoine génétique ne revêt pas un caractère intouchable ; d’autant qu’il porte souvent le germe de terribles maladies. Au nom de quoi défendrait-on à celui qui crie son tourment, d’utiliser son propre génome ou d’accepter un don d’ovule, pour quelques dizaines de cellules qui soulageront la douleur insupportable ou guériront le mal excessif ? Soyons compatissants jusqu’au bout, convaincus que de Satan viennent le corps et ses maux.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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