Philosophie cathare


L'euthanasie n'est pas « la bonne fin »

L'euthanasie n'est pas « la bonne fin »

ortés par les opinions et les humaines passions, les mots quelques fois s’enflamment. Ils prennent un sens qui n’était pas le leur. Pour désigner une bonne mort, c’est-à-dire une mort qui vient furtivement prendre son homme au bon moment et l’emporte sans souffrance, le mot « euthanasie » fut un jour fabriqué, à partir du grec « eu » (bien) et « thanatos » (mort). Bien que la mort apparaisse pour l’individu comme le mal absolu, il signerait un contrat avec dieu ou avec diable pour qu’elle le fauche d’une lame aiguisée, plutôt qu’elle l’arrache plus lentement en brisant maladroitement ses racines. Il faut aussi du temps pour que les mots changent de sens. Depuis le XVIIIe siècle où celui-là fut créé, l’ont sait mieux guérir de la mort mais aussi de la vie.

Dans le débat qui s’anime aujourd’hui, l’euthanasie désigne la mort que le patient choisit. Il peut se hâter à la rencontre de la fatalité, en refusant de durer plus qu’il ne faudrait. Deux façons de mourir sont offertes au mourant : soit l’abandon des médicaments et des traitements qui le condamnent à s’accrocher à la vie au prix de la souffrance ; soit, à l’inverse, l’administration de quelques autres qui guérissent de la vie douloureuse en précipitant la mort. Les choses se compliquent. Qui peut jamais dire, en effet, par qui la décision est prise ? Le mourant, qui de sa vie n’a jamais fait connaître son choix, est-il lucide en cet instant tragique ? Qui, sans oser l’affirmer, pourra le conseiller ? Qui décidera de lui ôter la vie et de prendre, en son nom, la décision extrême, tel un enfant qui naît sans avoir été consulté ? Par amour ou par pitié sera la justification avancée !

Considérons d’abord que la douleur hurlante, qui possède le corps, le secoue et jamais ne s’échappe, peut être aujourd’hui apaisée. La souffrance, en effet, n’est plus perçue comme le châtiment divin, dont l’homme devait pâtir pour effacer la faute que le dieu tout puissant punissait largement. Le jugement était impartial et l’homme avait péché, quoi qu’il pût en penser ; à moins que ne tombât sur lui la peine des générations passées, puisque c’est ainsi que la génétique était pensée. La douleur, disions-nous, peut être atténuée par la gamme des analgésiques et des soins palliatifs adaptés à l’épreuve. Le médicament, cependant, jamais ne remplace l’humaine présence ou la tendresse de l’aimé. L’homme appelle d’autant plus fort la mort qu’il n’est pas entouré, qu’il est abandonné, piégé par son isolement. Finalement vaincu sans avoir combattu, il livre au destin ce corps dont personne ne veut plus. Faut-il comprendre que le caractère insupportable de la souffrance relève autant du jugement des bien portants que de celui des patients ? Cherchent-ils à se libérer eux-mêmes du mal qu’ils voient dans le malheur des autres ? Voir mourir le proche est une épreuve pareille à celle de mourir soi-même. Il faut savoir aimer pour l’accompagner jusqu’au bout de sa peine ; comme il faut une grande espérance pour se laisser aller paisiblement dans la paix du trépas.

Les uns après les autres, les parlements européens légalisent l’euthanasie. Il ne s’agit pas, bien sûr, de donner la mort, mais de la laisser venir au gré des circonstances. Le corps mortel ne sera plus disputé au diable qui le veut. Les médecins ne chercheront plus vainement à lui rendre la vie quand l’esprit est au loin. Mais faut-il que jusqu’à son dernier instant, l’homme soit décidément prisonnier d’une loi ? Les premiers textes votés donnent aux médecins la responsabilité d’interrompre les soins au moment adéquat ; après avoir consulté qui de droit, selon le protocole arrêté. Il va falloir mourir, dira le praticien ! L’état est gravissime, les soins sont impossibles, la science fait défaut ! Un miracle dites-vous ? Ne perdons pas raison, remplissons les papiers ! Tamponnons le dossier !

Nous vivons dans une société terrible qui a perdu la culture de l’amour. Elle ne sait plus offrir aux hommes que des relations de droit. Souvenons-nous qu’il y a deux mille ans, l’on en était à ce point-là, lorsque Jésus le Nazaréen proclama la révolte. Il s’écria devant les pharisiens de la légalité que la loi était faite pour l’homme et non point l’homme pour la loi. Il appelait l’amour et rejetait le droit. Normalisée comme aujourd’hui, la société qu’il connut avait chassé le jugement de conscience pour installer des parlements. Notre société sans espoir retombe en cet enfer où les hommes s’enchaînent aux articles de lois, à celui de la mort. Parce qu’il savait soigner les âmes tout autant que les corps, le thérapeute galiléen rendait vie à ceux que l’on croyait courir vers le trépas. N’est-ce point là toujours ce qui nous manque tant : la thérapie des âmes ?

Nous sommes bien d’accord qu’il ne faut nullement s’accrocher à la vie plus fort que de raison. Ce n’est pas une vie, dira-t-on, que de vivre branché à la machinerie, que d’être un corps sans esprit, pour l’avorton nouveau-né ou le malade au bout de l’agonie. Mais qui va l’emporter du respect de la vie que la science rallonge ou de la volonté d’en finir avec la souffrance de l’homme ? Car le dilemme est vrai pour le médecin dont la vocation n’est jamais d’attenter à la vie. Comment s’y prendra-t-il pour obtenir le consentement du patient et, mouchant toute lueur d’espoir, chuchoter que tout est bien fini ? N’a-t-on jamais vu de rémissions spontanées, des miracles de l’esprit qui réintègre le corps ? Comment peut-on être assurés que la mort fait antichambre ? Le médecin décidera par compassion de ce dernier moment, conscient peut-être, que les limites de son savoir ou de son équipement ne sont pas celles de la science. Chacun sait, en effet, que les chances de survie dépendent du lieu et du moment où le mal se présente et de l’habileté des mains qui soignent.

Dans la douleur extrême, le mourant peut souhaiter que la mort vienne en hâte. Le médecin impuissant refusera-t-il le coup de grâce réclamé à corps et à cris ? Il bafouera la loi, s’il le faut. Il répondra à la décision terrible de sa conscience assurée, comme tout homme pourrait le faire en des circonstances extrêmes. L’acte fort de l’euthanasie, qui enlève la vie, se justifie sans entrer dans la légalité. Il s’agit d’un acte singulier que nulle loi ne peut dicter. Le meurtrier par compassion doit accepter que son acte soit jugé. C’est à ce prix seulement qu’il peut vouloir agir. Il établit la légitimité du geste, dans l’illégalité. La commisération qui l’oblige l’amène à souffrir d’être accusé. Aucun tribunal ne peut condamner le cas de conscience vrai. Mais si le droit autorise l’acte d’euthanasie avant qu’il ne se produise, cela veut dire une nouvelle fois que la loi est plus haute que le jugement de conscience. Or, c’est précisément l’inverse qui définit « le bon chrétien ».

L’euthanasie, nous le voyons, n’exprime guère « une bonne fin ». Un autre mot lui est voisin, c’est le suicide. Il fut également créé au XVIIIe siècle, à partir du latin cette fois, pour désigner le fait de se tuer soi-même. L’Eglise classique condamne les deux façons de mourir ; parce que, pense-t-elle, dieu a donné la vie et lui seul la reprend. L’homme qui précipite librement sa mort, décide seul, en effet, de clore son destin. Il se donne avant d’être pris. Il évite d’être vaincu ; sans pour autant sortir vainqueur. Empreint d’une volonté de fer, il domine sa vie au point de dépasser la loi naturelle de sa propre conservation. Le suicide justiciable d’une analyse psychologique et sociale, qui accuse la société ou les proches de l’angoisse en excès, n’entre pas dans notre propos. Considérons seulement le suicide du mourant ou du vieillard qui connaît le terme de sa vie.

La question qui se pose est de vaincre la mort, c’est-à-dire, de dépasser les pulsions de vie extraordinaires qui nous retiennent ici. Il n’est pas si facile de déposer le corps comme le vêtement familier par lequel nous avons vécu dans le monde. Le poids de la souffrance peut y aider, qu’il s’agisse de la peine de l’âme ou de celle du corps. Si, par le suicide, la mort est seulement privée de sa qualité fatale sans être parfaitement vaincue, il en va différemment par le renoncement que les Cathares d’aujourd’hui appellent toujours « endura ». L’espérance du bon chrétien est dans le but qui donne un sens à son histoire humaine. Elle consiste à affiner l’esprit malgré la gangue. L’œuvre majeure mêle la connaissance de l’univers, des dieux et des hommes à l’amour absolu. Elle vise à la perfection, s’en approche peu à peu, mais jamais n’y parvient. Or, les jours ultimes de la vie connaissent une intensité dramatique qui peut encore édifier l’esprit. Ne nous arrêtons pas de vivre avant que la vie ne soit accomplie. Lorsque la mort se montre, laissons-la venir. Ne nous détournons ni de la vie, ni de la mort ; jouissons du face à face ! La consolation naît d’une vie achevée. L’endura consiste à se laisser mourir de faim doucement, à libérer le corps des contraintes de vie, ni trop tôt, ni trop tard, lorsque l’on se sent prêt pour le départ.

Nous nous sommes éloignés du principe d’euthanasie, au nom duquel une loi prétendrait légitimer la suppression d’une vie qui deviendrait gênante. L’utilité de la législation, dans la société du droit ou le monde pervers qui ne peut être sans loi, est d’autoriser le médecin qui se croirait coupable, à laisser le mourant se défaire lui-même de sa nature mortelle. La loi, finalement, libère le praticien de sa responsabilité, que la foule des plaideurs ne manquerait jamais d’invoquer. Le médecin apporte la médication palliative au malade en fin de vie. Il le libère des tourments qui jetteraient un voile obscur sur sa conscience humaine. L’accompagnement du mourant abdique le mensonge d’une vie perdue que l’on croirait sauvée, et retrouve son authenticité. Consoler le malade pour le préparer à une « bonne fin » ne signifie pas mettre fin à ses jours, mais lui insuffler le supplément d’esprit qui éveille l’espérance ultime, malgré la mort prochaine. Il n’est point de souffrance de l’âme que la présence et l’amour ne soulagent. Le devoir des proches est d’être au chevet de l’être aimé, pour un au revoir au passant sur la terre en prenant dans la main cette main qui se serre ou qui égrène un chapelet de perles.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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