Philosophie cathare


Le sacrifice des enfants de Beslan

Le sacrifice des enfants de Beslan

Yves Maris, septembre 2004

e monde d’aujourd’hui perpétue la terreur de ces dieux archaïques qui réclament des vies humaines et s’abreuvent du sang chaud des victimes. Aucun d’eux n’avait encore exigé de notre modernité des enfants pour son festin. La petite ville de Beslan, en Ossétie du Nord, vient de connaître une terreur sacrée qui dépasse l’entendement humain. Il s’agit de la prise de victimes la plus meurtrière de l’époque moderne. L’on avait déjà vu les boeviki (combattants tchétchènes) venir prélever des vies à l’hôpital de Boudennovsk (sud de la Russie) ou dans le théâtre de la Doubrovka (Moscou) pour nourrir le Moloch exigeant. Jamais cependant le méchant dieu n’avait réclamé le sang de l’innocence et « la bonne odeur » du bûcher de l’enfance. 339 est le chiffre sacré des victimes de la fatalité. Il porte une âcreté d’apocalypse. Ceux qui ont échappé, blessés à vie en leurs âmes et en leurs corps, ont vu le dieu de près.

Le sacrifice fut annoncé par le grondement simultané de deux avions qui se sont écrasés non loin de la mer Noire. Chamil Bassaïev a précipité l’offrande céleste grâce au sacrifice de deux jeunes femmes tchétchènes, Statsita et Amnat, qui se sont fait exploser, suivant le rituel présent du sacrifice humain. La nouvelle tradition veut, en effet, que le sacrificateur délègue l’acte de mise à mort au sacrifiant qui se sacrifie lui-même. Le nombre des victimes scelle l’acte de foi. Ce sera au dieu de donner plus qu’il ne reçoit ! L’écho du ciel fut entendu jusqu’à Moscou. Rosa, la petite sœur d’Amnat, choisit le lieu le plus passant de la ville pour offrir sa propre offrande en s’éclatant au cœur de la foule. Toutes trois ont cru gagner le titre de Shahidki (martyres islamistes tchétchènes) pour l’éternité ; mais elles n’ont satisfait que la haine de leur commanditaire et, dans sa luxuriance, la vie égratignée les a déjà oubliées.

A Beslan, une cérémonie se déroulait gaiement. Les enfants en chemises blanches s’alignaient dans la cour de l’école et les mères heureuses de les accompagner au premier jour de classe, quand les démons masqués surgirent tout à coup. Ils serraient dans leurs mains les armes automatiques, l’attribut de la violence aveugle des fous du diable. Ces objets vénérés dans le culte des morts, sont agités à bout de bras au cours de danses extatiques qui visent à faire monter la haine dans les âmes, jusqu’au débordement. Quand les coups de feu claquèrent, les enfants apeurés s’égayèrent en tout sens comme un vol de colombes. Quelques-uns trouvèrent à s’enfuir. Le grand nombre se trouva pris au piège, bien vite enfermés dans le gymnase comme dans une grande cage.

Ils avaient vu les diables dans les dessins animés, sans trop savoir ce que c’était. Ce sont en vérité des hommes ou des femmes que les démons possèdent. Les enfants passés par l’épreuve seront guéris à vie des jeux de guerre et de violence, à moins que, devenus grands, ils ne sombrent dans la vengeance. Ceintes d’explosifs, les shadiki se montraient grosses d’une promesse de mort. Les boeviki tuèrent d’emblée pour montrer qui ils étaient. Ils minèrent les lieux en vue de l’holocauste. Ils tendirent les fils électriques des boîtes mortelles comme de grosses araignées avides de leurs proies. Le piège refermé, il ne restait plus qu’à attendre dans l’angoisse le terrible dénouement.

L’Eglise classique (orthodoxe) apaise au quotidien les âmes de la ville de Beslan. La population se confie à saint-Georges. Elle vénère dieu de cette façon commune et si peu raisonnable qui consiste à croire sans rien vouloir connaître des mystères humains, aussi bien que divins. La guerre est là, toute proche. Il y a douze ans à peine, les Ingouches (musulmans) forcèrent la frontière des Ossètes pour recouvrer la part du territoire perdu lors des découpages staliniens. L’arrivée de Vladimir Poutine et la relance de la politique impériale ralluma le conflit. La guerre s’abat de même qu’une calamité naturelle ; mais alors que les puissances telluriques enterrent les vivants ou les noient et les tuent sans discours, les puissances humaines ôtent la vie en puisant leurs raisons aux passions les plus noires des profondeurs charnelles. Les dieux sauveurs sont toujours pardonnés des souffrances préalablement infligées. Les hommes ne le sont jamais des douleurs qu’ils ajoutent en excès.

Sur la place de Beslan, les mains suppliantes se tendent vers l’autorité médiatrice : Tout doit être fait pour sauver les enfants ! La Russie est prête à accepter la libération des prisonniers ingouches qu’elle détient depuis la dernière escarmouche. C’est en juin qu’une expédition punitive eut raison du ministre de l’intérieur, du procureur général, et tua dans l’action grand nombre de personnes. Les terroristes demandent davantage. Ils veulent le président d’Ossétie et le tyran d’Ingouchie. Mais l’Etat ne tendra pas le cou. L’on se rappelle que l’Ingouchie fut autrefois gouvernée par un président accommodant. Il s’entremet et reçoit quelques otages en cadeau ; car la folie conserve la logique rudimentaire de l’échange des présents. Caché dans les montagnes, le président élu de Tchétchénie, Asla Maskhadov, propose vainement sa médiation. Dans les allées du pouvoir, il a fréquenté Chamil Bassaïev, le terroriste en chef portant la barbe bleue hirsute et dangereusement atteint de l’Islam wahhabite.

L’impérialisme ne connaît ni le droit, ni la langue des insoumis. La Tchétchénie, l’Ingouchie, le Daghestan, la Kabardino-Balkarie, l’Ossétie du sud, le Caucase entier est ébranlé. La qualité démocratique d’un Etat se juge par le pouvoir que détient le peuple qui le constitue, mais aussi par celui qu’il reconnaît à tous les peuples qui lui sont étrangers. La valeur de la démocratie n’est pas telle, que l’on pourrait la garder pour soi-même tout en la déniant aux autres. Pourtant, en dépit de la contradiction, l’Etat pseudo-démocratique ne peut accepter dans l’urgence le diktat extérieur sans bafouer sa propre autorité. Les lois qui le constituent lui permettront de se juger lui-même si la majorité le veut. Pour l’heure, l’excessive cruauté discrédite totalement les boeviki. Elle ruine leur prétention à parler pour leur peuple. Mais le temps presse et la fureur tchétchène est tombée sur la ville de Beslan !

Comment corriger en quarante-huit heures les méfaits des conquêtes tsaristes et la stratégie communiste des nationalités ? Entre mer Noire et mer Caspienne, le Caucase est un volcan humain jamais éteint, qui tonne et crache ses fumeroles noires. La révolution bolchevik avait promis l’autodétermination des peuples. Elle la rejeta dès le pouvoir conquis. Pire, les territoires furent regroupés et découpés, dans le but de casser nations et traditions. C’est ainsi qu’une République tchétchène-ingouche apparut sur la carte de l’Union Soviétique, que l’Ossétie du nord fut rattachée à la Russie et l’Ossétie du sud à la Géorgie. L’armée impériale occupa les territoires. Les mouvements de résistance se développèrent. A l’idée généreuse d’autodétermination succédait l’idéologie de l’assimilation. Les peuples rebelles furent déracinés et déportés en masse. A la fin de la deuxième guerre mondiale, Joseph Staline ordonna la déportation de quelques deux millions de personnes vers les steppes arides du Kazakhstan ou du Kirghizstan : Kalmouks, Balkars, Karatchaïs, Tchétchènes, Ingouches, Kurdes, Turcs Meskhets, Khemchines, Tatars furent entassés dans les wagons à bestiaux. Les Oubykhs disparurent totalement dans la tourmente. Lorsque le puissant se veut démiurge, lorsqu’il prétend ordonner le monde bien mieux que les dieux ne l’on fait, il perturbe le fragile équilibre que les générations ont établi. Il fait offense à la nature humaine et pervertit les peuples irrémédiablement.

Une explosion précipita tout à coup les événements à l’école de Beslan. Mus par l’instinct de survie, les enfants désemparés se jetèrent au-dehors. Nus et amaigris par le jeûne subi, les corps salis, brûlés, sanguinolents, ces petits êtres vivants courraient désorientés loin du lieu du supplice. Les boeviki tiraient pour ne pas laisser fuir ces vies qu’à leur dieu ils avaient promises. Les parents terrifiés se mêlaient aux soldats pour tenter de sauver leurs enfants. L’assaut de l’armée fut décidé dans l’improvisation. Le canon tonna. La fuite redoubla, comme un courant de vie jaillissant du gymnase. Puis, la toiture s’écroula dans le feu. Le méchant dieu connut « la bonne odeur » de l’holocauste. Les enfants innocents, morts ou blessés, passaient de bras en bras. Il manquait des brancards et les morts alignés étalaient une grande calamité. Les hommes courraient aux armes. Les femmes, en quête de leurs petits, hurlaient de douleur. Dans une atroce vision, on les vit soulever un à un les linceuls en recherche du corps de leur enfant, jusqu’à l’évanouissement.

Pas une famille qui ne fut en deuil, ce jour-là à Beslan. De la ville devenue silencieuse, une longue lamentation de sanglots, une terrible complainte monta vers le ciel. C’était comme une mélodie, reprise par le chœur des vivants, et les prières et les pleurs communiaient dans l’unique souffrance. Le cortège funèbre avança une longue journée au rythme des pauvres tombes que l’on creusait. Il fallut acheter un grand champ et le remuer sans arrêt pour rendre en si peu de temps tant de corps à la terre. Nul n’a pu voir ces images sans connaître la compassion extrême.

Combien de peuples ou de groupes humains sont-ils victimes d’une ségrégation ? Tout autant que la politique soviétique des nations, les politiques coloniales des empires ont découpé les territoires au gré de puissants intérêts. Laissant des Etats sans nations et des nations sans Etat, elles ont créé des ruptures culturelles et des agrégats de peuples, sources de luttes intestines, de grandes misères, de guerres frontalières incessantes. L’exigence démocratique d’un monde nouveau appelle les peuples à disposer d’eux-mêmes. Les minorités seraient assurément mieux traitées dans leurs propres Etats, plutôt que de se voir soumises à des majorités hostiles. Cathares d’aujourd’hui, nous plaidons en faveur de la liberté des peuples de se gouverner eux-mêmes. Elle fut déniée en leurs temps à tous les Occitans. Mais cette faculté d’être relié aux traditions ancestrales ne peut être contenue dans un enfermement idéologique ou religieux, sous peine de nier la liberté d’esprit des personnes qui forment les peuples. L’espérance spirituelle de chacun vise, en effet, à transcender ce monde, ses traditions, ses normes et ses lois. Elle aspire aux vraies valeurs qui sont toujours universelles.

Le sacrifice des enfants de Beslan est à ce point injuste et démesuré qu’il doit avoir un sens. Aucun d’eux ne saurait être mort en vain. Les boeviki, avec leur méchant dieu, et l’empire russe, avec sa tyrannie ancienne, doivent susciter une prise de conscience en relation avec le sang des innocents. Par leur mort, les enfants et ceux qui les accompagnaient témoignent de l’injustice de toute politique impériale qui s’approprie des territoires au détriment des populations indigènes. Ils affirment que toute revendication violente ruine la confiance et la sympathie dont bénéficient les populations conquises. Le sacrifice prend tout son sens en élevant les âmes compatissantes à la paix universelle, en rejetant les deux forces contraires qui trouvent leurs fondements dans des dieux qui sont des diables.


cathares, philosphie cathare, catharisme

Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





Cathares, catharisme, philosophie cathare