Philosophie cathare


Ou était donc « Dieu » le 26 septembre 2004 ?


Où était « Dieu »
le 26 décembre 2004 ?

Yves Maris, le 01/07/2005

’on cherchait autrefois les causes des catastrophes naturelles dans le caractère impétueux des dieux qui, s’ils n’avaient réellement créé le monde, le gouvernaient assurément. Il aurait donc fallu que les hommes aient péché grandement pour mériter un si terrible châtiment. Magnitude 9 sur l’échelle logarithmique de Richter ! Avec quelle violence la faille de la vallée de la Araba fut-elle secouée aux temps mythiques des patriarches « quand Elohim détruisit toutes les villes du cirque » ? « Du côté de Sodome et de Gomorrhe, du côté de tout le cirque, la fumée de la terre monta comme la fumée d’une fournaise » ! Les hommes n’ont plus cette crédulité et une légende à faire peur ne naîtra probablement pas du désastre du 26 décembre 2004.

La terre s’est terriblement ébranlée, trois ou quatre minutes interminables et encore et encore dans les heures suivantes, jusqu’à ce que la dernière masure de la province d’Atjeh, au nord de Sumatra, se soit enfin effondrée. Les astres imperturbables veillaient sur ce malheur humain. L’ordre solaire ne fut dérangé que de quelques micro secondes ; le temps pour la Terre étourdie de reprendre la mesure du jour et de la nuit. Mais l’épreuve allait se prolonger. La puissance du séisme mit l’océan en mouvement. Les eaux quittèrent les profondeurs où, selon la légende, Elohim les avait recluses. Car l’on croyait, jadis, qu’Elohim ou Yhwh avait créé le monde et les êtres et, considérant ce qu’il venait de faire, qu’il avait jugé que « c’était très bien ». Sous le choc d’un si grand tremblement, les humains hébétés et blessés virent soudainement l’océan en crue venir couvrir la terre. Les courants bouillonnants serpentaient en tout sens. Plus d’océan paisible aux couleurs émeraude et lazurite, mais des lames de fange emportant au passage tout ce qu’elles trouvaient de mort et de vivant. Puis le mouvement s’inversa ; si bien que ceux qui se croyaient sauvés se trouvaient rejetés vers l’horizon marin, parmi les débris de leur vie quotidienne. L’onde furieuse ondoya immensément, tel le grand serpent que les Phéniciens appelaient Léviathan. Par trois fois elle frappa, emportant les animaux et les humains dans le même destin. Lorsque l’océan eut achevé sa colère, il revint occuper l’espace que les lois naturelles lui avaient assigné et les vagues à nouveau léchèrent aimablement la plage.

La terre n’était plus qu’un vrai tohu-bohu, plus de maison, ni de route, ni de pont. Un grand silence se fit après le tumulte des eaux. Comme des revenants renaissant de la terre, des humains boueux se relevaient pesamment des décombres mouillés, tout surpris d’être encore vivants. Les bateaux échoués en des lieux surprenants semblaient attester de singuliers miracles. Y aurait-il eu quelques justes à qui Elohim pourrait avoir confié ce qu’il dit à Noé : « La fin de toute chair m’est venue à l’esprit, car la terre est remplie de violence à cause d’eux » ? Si le déluge légendaire a trouvé son fondement dans une catastrophe naturelle, quelque part sur la faille anatolienne, nous pouvons en imaginer l’ampleur : « Le déluge dura quarante jours sur la terre. Les eaux s’accrurent et soulevèrent l’arche qui s’éleva au-dessus de la terre. Ainsi furent supprimés tous les êtres qui se trouvaient à la surface du sol depuis les hommes jusqu’aux bestiaux, jusqu’aux reptiles et jusqu’aux oiseaux des cieux ». Les pêcheurs sur l’océan ressentirent l’ondoiement de la vague ; ce n’est que sur la terre que l’onde devint mortelle.

La puissance du séisme agita l’océan d’une onde circulaire démesurée qui noya les îles et les côtes. Les plages du paradis thaïlandais, où les bienheureux de la terre venaient se prélasser, connurent rapidement le déluge des eaux. Et cet autre paradis, marqué par l’authenticité première, les îles d’Andaman et de Nicobar furent balayées par le même désastre. Indifférente au sort des hommes, la nature ne choisit pas les victimes de ses violents désordres. Le cercle s’agrandissant, la vague meurtrière ajouta à la désolation le Sri Lanka et la côte de l’Inde voisine. C’est au petit matin que les pêcheurs entendirent gronder l’océan, le virent s’élever, écumant de colère avant de s’abattre en claquant de toute sa puissance. En ce jour d’épouvante, qui aurait douté que l’esprit de destruction venait de s’emparer des eaux ? Les milles et un îlots des Maldives vécurent affreusement ce moment légendaire où n’existait encore que les cieux et les eaux. A la fin du jour, dans un ultime ressac, la vague s’épuisa sur les côtes d’Afrique. En une seule journée, elle avait parcouru l’océan en toutes directions. Que s’est-il donc passé, puisque ce n’est pas un dieu qui parle à l’océan ?

La ligne de contact entre les plaques tectoniques de l’Inde et de l’Asie est épaisse de cent cinquante kilomètres et s'étend sur près de mille. Au cours des siècles, la poussée a accumulé une extrême puissance de déformation qui s’est relâchée soudainement. Au point de rupture, la plaque d’Asie s’est appuyée sur celle de l’Inde. Elle a modifié de quelques mètres la géographie insulaire, contribuant au vaste mouvement qui dessine lentement îles et continents. Le tremblement de terre correspond à la propagation de l’onde de choc. A l’extrémité nord de Sumatra, elle était au maximum de sa puissance. Dans l’ordre des causalités, l’ébranlement de la croûte terrestre survenue au fond de l’océan a communiqué son mouvement à la masse d’eau située au-dessus et provoqué une onde marine qui, en heurtant les côtes, s’est soulevée en une vague gigantesque. L’affrontement des deux plaques tectoniques forme un entrelacs de failles qui courent à l’ouest de l’archipel indonésien. Il provoque souvent des séismes ou des éruptions volcaniques. Il y a deux siècles, l’explosion du Krakatoa produisit un terrible raz de marée qui engloutit une multitude humaine.

Au plus près de notre époque, en 1976, le séisme de Tangshan, en Chine, provoqua la mort de quelque deux cent cinquante mille personnes. Au plus loin dans les traces de l’histoire, en 1480 av JC, l’explosion du Santorin produisit la fin de la civilisation minoenne. Une telle catastrophe a pu donner naissance au mythe de l’Atlantide ou à cette autre légende qui raconte que les eaux s’étant soudainement retirées, Moïse et ceux qui le suivaient traversèrent à pied sec « la mer des roseaux », dans le delta du Nil, tandis que l’armée de Pharaon qui suivait fut engloutie par la grande vague qui survint brusquement. L’homme n’est jamais sauvé par un dieu personnel surgi des profondeurs de son imagination, mais par la connaissance qui est la vérité de son humanité et qui constitue son élévation dans les cieux de la raison et de l’esprit.

Les quelques hommes qui savaient -non point que quelque dieu leur ait parlé- ont entendu la Terre. C’est un être animé qui porte aussi la vie, la favorise souvent et parfois la reprend. Cessons de la voir comme une chose inerte, mais comme un corps céleste qui nous crée, nous emporte et reprend notre corps en poussière. Nous lui devons nos propres formes d’hommes, leurs vies aussi bien que leurs morts. Celui donc qui est initié à la gnose scientifique a compris ce qu’un tel tremblement pouvait signifier ou le silence des oiseaux et la fuite des éléphants. Au plus près du séisme, il a perçu, dans le long grondement de la croûte terrestre, l’invitation à fuir très vite le bord de l’océan. Sur les côtes lointaines, celui qui vit d’abord les eaux se retirer si vite et aussi loin, a compris que la vague déferlante prenait là son élan. Au lieu de rester fasciné par le miracle des eaux, il a couru très loin sur quelques promontoires, sans se retourner, sachant ce qu’il en avait coûté à la femme de Loth de l’avoir fait.

Les deux régions de Sumatra et de Sri Lanka, les plus durement touchées, sont depuis longtemps des lieux de guerres civiles où les esprits sont liés aux haines et aux passions, bien plus qu’à la raison ou à la l’étude des sciences naturelles. Qui a pensé qu’il fallait crier l’alerte vers les populations lointaines, prévenir que les cercles du raz de marée s’étendaient redoutablement ? La tradition orale depuis longtemps perdue, il sembla qu’une telle calamité survenait pour la première fois. Quand le prochain désastre se produira en mer de Marmara, l’on pensera, alors, qu’autrefois, Istanbul était construite en bois. Car la cupidité qui fait obstacle à la raison et à la science ne s’exprime pas seulement par les conflits, mais aussi par les trafics. Peu à peu, pourtant, la Terre perd ses mystères, les failles ardentes sont cartographiées avec beaucoup de précision et surveillées de près. Les nouveaux gnostiques s’émerveillent des puissances terrestres sans avoir recours aux mythes imaginaires.

Au temps où l’on croyait qu’un démiurge avait créé le monde, nul n’imaginait que les continents dérivaient, que la terre se modelait sans cesse et que toute espèce vivante évoluait pour devenir ce qu’elle n’avait jamais vraiment été. Si bien que la légende voulait que, les êtres et les choses étant créés semblables dès le commencement, jusqu’à la fin des temps, « Elohim se reposa, au septième jour, de toute l’œuvre qu’il avait faite ». Mais la science a répondu au questionnement que le mythe défendait. Il y a quelque quatre-vingt-cinq millions d’années, la plaque qui porte l’Inde s’est écartée de l’Afrique à la vitesse de cinq ou six mètres par siècle. Il y a cinquante millions d’années, l’Inde a rencontré le continent asiatique. Sans rien perdre de sa vitesse, elle est passée en dessous, élevant la chaîne himalayenne à des hauteurs vertigineuses et repoussant l’archipel indonésien vers le sud-est.

Les médias du monde mirent sous nos yeux des images d’apocalypse. Les survivants, cassés par l’ampleur du désastre, avaient trouvé refuge dans les mosquées, les temples ou les églises, qui, plus solidement construits et plus loin des rivages, avaient mieux résisté à l’impétuosité des flots. Devant l’excès de douleur, les dieux n’osaient pas se montrer et les humains ne trouvaient guère les mots pour appeler un sauveur quand le mal était fait. Les corps s’alignaient sur les parvis ou les places du marché. Tout gonflés par les eaux, ils ne ressemblaient déjà plus aux humains dont ils avaient été les formes. Ceux qui avaient échappé à l’aveugle sentence se voyaient aussi frappés par la fatalité, coupables d’être acquittés. Ils erraient dans les décombres humides, hommes sans famille, femmes sans enfants, orphelins perdus, la main ouverte hors la main qui les tenait, chacun à la recherche des amours noyés. L’incrédulité d’abord : Et si rien de cela ne s’était passé ? Si ce que je vois, ce que je sens n’était pas vrai ? Puis le destin qui impose l’absence : Absence éternelle des êtres chers ; absence indubitable de dieu. Qui oserait ajouter, en effet, qu’un dieu pourrait avoir voulu si cruel châtiment, sans devoir ajouter qu’il serait aussi injuste que méchant ? Qui pourrait imaginer qu’un dieu tout-puissant ouvrit les écluses de l’océan, pour retrancher du monde trois cent mille êtres humains, sans qu’en lui-même ne s’agite le diable et ses démons ?

Puisque l’indifférence de l’astre qui nous porte répond à la question des causes et qu’il n’est point de dieu qui aurait infligé aux humains pareille calamité, c’est d’un tout autre point de vue que nous considèrerons ici l’esprit que nous croyons divin. Nous le savons, l’amour seul lui donne vie, l’amour gratuit et charitable dont, de partout, les hommes ont témoigné. L’esprit, en effet, ne se voit ni ne se touche, mais il n’est pas sans effet, car son acte est amour. La compassion universelle s’est portée sur ces populations d’Asie aux cultures diverses. Leurs épreuves témoignent de la condition humaine que l’Occident occulte : celle de l’homme en relation à la nature. Leurs angoisses et leur dénuement rappellent à tous que nul n’est à l’abri. Chacun est aussi vanité, brin de vie lié au destin qui l’emporte. La nature a de puissantes lois que les hommes communément ignorent.

Le phénomène de mondialisation a mêlé les victimes et rassemblé les secours. Instantanément la compassion des hommes s’est concrétisée en maintes volontés humanitaires, en paroles d’Etats, en engagements des institutions internationales. L’immédiateté de l’information et la fréquence des échanges ont donné à cette solidarité la qualité universelle qui est la marque de l’esprit. L’on a vu les Etats-Unis d’Amérique, cherchant à monnayer quelque reconnaissance, risquer brièvement de détourner l’élan de charité. Ils firent appel à une « coalition » de donateurs et tentèrent l’amalgame entre la guerre et la paix. Mais la générosité gratuite s’élevait déjà avec une puissance comparable à celle des vagues de l’océan. L’Organisation des Nations Unies décida de jouer le rôle planétaire que l’on pouvait attendre d’elle. Elle totalisa les besoins des agences humanitaires et rassembla la société des hommes dans l’offrande aux victimes et les donations multiples. Elle est apparue une nouvelle fois comme le lieu de la raison humaine.

La catastrophe a toutefois dévoilé deux mondes aussi éloignés de l’esprit de charité. Celui des armes d’abord. Deux des principales régions dévastées connaissent la guérilla. Soulevée en permanence par de pieux musulmans, la région d’Atjeh est bouclée par l’armée indonésienne et laissée à l’abandon depuis trente ans. Les forces de la nature ont dévasté la province bien plus qu’aucun conflit ne l’aurait fait : deux cent mille morts et de pauvres infrastructures largement détruites. Le combat a donc cessé faute de combattants. Les rebelles sont anéantis et les soldats réguliers se voient affectés à la collecte des cadavres, au risque d’être dégoûtés de la mort et de ne jamais plus vouloir tuer. La région Wanni au Sri Lanka est dominée par les Tigres de libération de l’Eelam tamoul. Comme après une grande bataille, leurs morts sur les plages se comptent par milliers ; si bien que la guerre semble aussi achevée. Les Tigres et l’armée régulière se défient pourtant dans la trêve. Chacun veut maîtriser l’aide humanitaire, sachant que l’enjeu des secours réside dans le contrôle des villes et l’attachement des populations aidées.

Le monde fermé de l’argent est le second qui se distingue. Malgré l’ampleur de la dévastation et le nombre considérable de victimes, les compagnies mondiales d’assurances ont estimé que la catastrophe n’aurait aucune conséquence sur les profits de l’année. Elles se sont rapidement attachées à rassurer les milieux financiers. Ce sont en effet des régions pauvres qui ont été touchées et les gens ne sont pas assurés. Le coût de la catastrophe est évalué à quelque dizaine de milliers de dollars ; chiffre à rapprocher du milliard de dollars réclamé par le secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies pour subvenir immédiatement aux besoins vitaux des sinistrés. Dès le surlendemain de la catastrophe, les marchés boursiers américains et européens ont consolidé leurs positions et leurs gains. Ils ont été portés par la progression des ventes au détail dans les grands magasins en période de fêtes. Le décalage entre les humiliés de la terre et le monde financier est si grand que les bourses de Djakarta et de Bombay ont battu des records à la hausse dès le 29 décembre. L’élan de générosité auquel les entreprises mondiales ont également participées et les passerelles humaines qu’elles créent entre deux mondes n’enlèvent rien à la culture cynique qu’elles déploient.

Pourtant l’esprit est plus puissant que ces deux mondes adverses. Les organisations, les Etats et les institutions ont subi la pression de la compassion universelle. Aucun n’osait moins faire de peur d’être jugé. Au fil des jours il y eut surenchères, tant chacun voulait témoigner de sa vertu. Les cathares d’aujourd’hui, qui n’ont jamais pu croire qu’un dieu de justice et de bonté était maître du monde, voient dans la solidarité déployée et l’amour gratuit le témoignage de la vie de l’esprit. De même en effet que la Terre est vivante, que les formes de vies évoluent peu à peu, l’Esprit s’édifie et s’élève dans l’unité des consciences.


cathares, philosphie cathare, catharisme

Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





Cathares, catharisme, philosophie cathare