Philosophie cathare


Rompre avec les catégories de l'Ancien Testament


Rompre avec les catégories
de l'Ancien Testament

Yves Maris, le 10/11/2005
Cathares et catholiques en recherche du christianisme

a controverse publique, qui m’a opposé en tant que croyant cathare à l’évêque de Pamiers, constitue un moment fondateur pour les cathares d’aujourd’hui. Dans la chaleur torride de l’après-midi du 16 juillet, deux cent soixante personnes ont répondu au rendez-vous fixé sur la place du village de Roquefixade. Si les catholiques étaient peut-être les plus nombreux, la dispute achevée, c’est le nombre des cathares qui se trouva augmenté. Avec ceux qui m’entouraient, nous avons témoigné que la foi des « bons chrétiens » est toujours vivante. Sa prétention à exister dans une réflexion chrétienne élargie a été publiquement reconnue, au cœur même du vieux pays cathare. Mgr Marcel Perrier a accepté la dispute parce que la pensée que nous développons interpelle véritablement les chrétiens d’aujourd’hui. En Ariège, le renouveau de la pensée cathare est désormais un fait établi. La première pierre d’un mouvement philosophique est posée.

« Au nom de quel Dieu ? », tel fut le titre choisi, accompagné d’un sous-titre explicatif : « De l’Ancien au Nouveau Testament, Dieu aurait-il changé ? ». Je souhaite associer les lecteurs au prolongement de cette mémorable controverse et porter à leur connaissance les fondements critiques qui ont sous-tendu mon propre discours. Je laisse à ceux qui le souhaitent le soin d’établir le lien pour prolonger ce propos.

Ta biblia est l’équivalent grec de l’hébreu ha-sefarim, terme par lequel les pharisiens désignaient leurs livres sacrés. Depuis la fin du IIe siècle, la bible chrétienne réunit un Ancien et un Nouveau Testament, ainsi nommés par la transposition du terme latin testamentum qui signifie contrat. Selon les théologiens judéo-chrétiens, Yhwh aurait en effet passé un premier contrat avec Moïse et un second contrat avec Jésus.

L’Ancien Testament est une compilation de traditions
et de textes divers à visée politico-religieuse

’Ancien Testament désigne donc la bible hébraïque. Il s’agit d’une compilation de légendes, de textes de lois, de récits, de prophéties, de poèmes. D’abord « la Torah », que nous appelons également « le Pentateuque », c’est-à-dire les Cinq livres de Moïse (la Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome). Ils nous conduisent du mythe de la création à la légende du Sinaï. Ensuite « les Prophètes », dont les premiers prophètes reconstruisent une histoire d’Israël de la traversée légendaire du Jourdain à la chute des royaumes d’Israël et de Juda sous les coups des Assyriens et des Babyloniens (Josué, les Juges, 1 et 2 Samuel, 1 et 2 Rois) ; tandis que les derniers prophètes expriment l’attente messianique qui constitua l’espérance nationaliste du VIIIe au Ve s. av JC (Isaïe, Jérémie, Ezéchiel et les douze « petits prophètes »). Enfin « les Ecrits », qui expriment la dévotion religieuse israélite entre le Ve et le IIe s. av JC (les œuvres poétiques, les cinq rouleaux, Daniel, les écrits historiques).

Pendant plus de deux mille ans, les autorités religieuses juives et chrétiennes ont cru, enseigné ou laissé croire que la Torah était l’œuvre de Moïse, que les livres des premiers prophètes constituaient des réalités historiques rassemblées tour à tour par les prophètes Samuel et Jérémie, que David était l’auteur des Psaumes et que les Proverbes et le Cantique des cantiques constituaient l’œuvre de Salomon. Aujourd’hui, la paléographie, l’archéologie et la critique littéraire s’allient pour dévoiler que la bible hébraïque -tout au moins la Torah et les premiers prophètes -constitue une composition de scribes, aux intentions politiques et religieuses, que l’on situe entre le VIIIe et le VIe s. av JC.

Les quatre premiers livres de la Torah sont l’amalgame d’un ensemble de traditions provenant, pour une part, de la tribu de Juda qui a adopté la vieille divinité madianite « Yhwh » ; et, pour une seconde part, d’autres tribus d’Israël, qui reconnaissent pour dieu le souverain des cieux phéniciens « El », autrement appelé « Elohim ». Dans toute bonne traduction, chacun peut reconnaître les différents récits, les doublets et l’intervention des deux divinités. De plus, un certain nombre de passages de la Torah qui touchent à la pureté, au culte et aux lois du sacrifice relèvent d’une main sacerdotale.

Le Deutéronome (le cinquième livre) apparaît comme un document tout à fait indépendant. Outre le fait que l’expression est autre, Yhwh est regardé comme une divinité transcendante qui ne peut recevoir de culte qu’au Temple de Jérusalem. Le Deutéronome est mis en relation avec le « Livre de la loi » opportunément découvert par le grand prêtre Hilquiyyahu lors de la rénovation du Temple, sous le règne de Josias, en 622 av JC. Cette « Deuxième loi » fut l’instrument d’un intégrisme religieux particulièrement fort. Elle introduit en vérité l’ensemble des textes pseudo-historiques que nous avons appelés « les premiers prophètes » et dont la composition s’étend du VIIe au IVe s. av JC (en ajoutant les Chroniques).

Les cinq premiers livres de la Bible constituent donc une collection de diverses traditions réunies par quelques scribes compilateurs dont on peut distinguer les gloses et les transitions. Il s’agit d’une création au service de l’idéologie du royaume de Juda et particulièrement du roi Josias qui donna un fondement religieux à ses grandes ambitions politiques. La dernière touche rédactionnelle (la main sacerdotale) est habituellement datée du VIe s. av JC, après le retour de l’exil babylonien. La Torah est finalement une mosaïque documentaire formée de textes disparates, écrits dans des environnements politiques et religieux divers et réunis par des rédacteurs habiles.

Nous savons que les quatre premiers livres de la Torah et les livres pseudo-historiques qui suivent le cinquième livre ont été écrits quelque dix siècles après la saga des Patriarches et quelque cinq siècles après les événements de l’Exode et de la Conquête de Canaan qu’ils prétendent rapporter. Quelles qu’aient été les sources traditionnelles recueillies par les rédacteurs pour asseoir les fondements de leurs intentions politiques et religieuses, les savants sont parvenus à la conclusion que la saga des Patriarches, l’épopée de Moïse et la conquête de Canaan, telles que la Bible nous les donne à lire, ne sont rien d’autre que de fabuleuses inventions !

Le Nouveau Testament constitue un ensemble normatif
dont l’analyse critique dévoile le sens

e Nouveau Testament est constitué d’une collection d’écrits normatifs reconnus par l’Eglise judéo-chrétienne comme source de la foi dans le Christ. Il comprend les quatre évangiles (Marc, Matthieu, Luc, qui est suivi des Actes des Apôtres, et Jean), les Lettres de Paul et les lettres pseudo-pauliniennes, la Lettre aux Hébreux, les Lettres de Jacques, de Pierre, de Jean, de Jude, et le Livre de l’Apocalypse.

Composés sur la même trame, les Evangiles de Marc, Matthieu et Luc comportent maints passages analogues. De fait, Matthieu et Luc reprennent l’essentiel de Marc qu’ils retouchent parfois selon leurs propres intentions théologiques. De plus, ils ont en commun un grand nombre d’enseignements probablement tirés d’une seconde source. Il semble que l’on puisse ainsi reconnaître deux textes primitifs : Un recueil de paroles de Jésus (env. l’an 40) et un Marc primitif. Il reste que Matthieu et Luc sont également porteurs de traditions particulières.

Les choses ne sont donc pas aussi simples. L’analyse critique des textes montre que la rédaction des évangiles a connu de nombreuses étapes. Marc a finalement été harmonisé avec Matthieu et Luc. Les exégètes s’accordent pour reconnaître que les quatre évangiles ont été plusieurs fois retouchés selon l’évolution théologique des communautés chrétiennes, jusqu’à la fixation du canon à la fin du IIe siècle. A titre d’exemple, Marc XVI, 9-20, absent de certains manuscrits, apparaît très clairement comme une addition postérieure. Tout un processus éditorial semble conduire du Matthieu araméen primitif (env. l’an 50) au Matthieu actuel (Antioche, env. l’an 80) ; d’un Marc primitif (Rome, env. l’an 60) au Marc actuel (env. l’an 70) ; d’un Luc primitif (Grèce, env. l’an 60) au Luc actuel (env. l’an 90).

Irénée, Tertullien, Denys de Corinthe regrettaient que les évangiles aient été falsifiés. Celse, le polémiste romain, écrivait au IIe siècle : « Il est de toute notoriété que plusieurs parmi les chrétiens ont remanié à leur guise, trois ou quatre fois et plus encore, le texte primitif de l’Evangile, afin de pouvoir réfuter les objections qui leur sont faites. »

L’Evangile de Jean pourrait trouver sa propre source primitive (env. l’an 40) ; mais dans son édition actuelle, il est le plus récent (Ephèse, env. l’an 100). L’exégèse révèle un long processus de rédaction et d’interprétations nouvelles qui fait plus particulièrement de cet évangile une œuvre collective. Les Epîtres de Jean qui présupposent l’Evangile sont plus récentes (env. l’an 120).

Non retenu dans le canon de l’Eglise judéo-chrétienne, l’Evangile de Thomas a connu un processus éditorial semblable à celui de Jean. Cette collection d’aphorismes et de paraboles rappelle le recueil de paroles de Jésus utilisé par Matthieu et Luc. Probablement issu de la même époque (env. l’an 40), son édition actuelle qui contient des éléments gnostiques doit être à peu près contemporaine de celle de l’Evangile de Jean (Egypte, env. l’an 100).

De tout ce qui précède, on comprend que le Jésus de la tradition évangélique diffère considérablement du Jésus de l’histoire. Les disciples de Jean le baptiste qui ont rejoint Jésus ont amalgamé deux enseignements souvent contradictoires. Chaque communauté s’est prévalue d’un disciple reconnu : Pierre, Jean, Thomas. Elles ont orienté leurs discours théologiques selon leurs sensibilités religieuses. Nous savons que la communauté mère de Jérusalem demeura fidèle à Jacques, le frère de Jésus ; mais l’Evangile des nazaréens qui lui est attaché n’a été que très partiellement conservé et nous ne possédons que la 1ère Lettre de Jacques issue de cette tradition.

Les Lettres de Paul considérées comme authentiques sont : 1 Thessaloniciens, la correspondance avec les Corinthiens, Philippiens, Galates, Romains et, peut-être, Philémon. Elles ont été écrites dans les années 50. Il reste que ces Lettres ont fait ultérieurement l’objet de plusieurs interpolations visant à les concilier avec les évangiles. A titre d’exemple, Galates II, 7b-8 et 1 Corinthiens XIV, 33b-35 constituent des additions.

Les Epîtres aux Colossiens et aux Ephésiens se veulent une actualisation de la pensée de l’apôtre ; Ephésiens semble constituer une version retravaillée de Colossiens. Les Epîtres à Timothée et à Tite forment une œuvre en trois parties qui vise à boucler la théologie paulinienne et à imposer une interprétation normative de l’ensemble du corpus. Elles peuvent avoir été rédigées dans la première moitié du IIe siècle. Elles constituent une grave altération de la pensée de Paul. C’est ainsi que l’Apôtre a pu être récupéré par l’Eglise romaine, tandis qu’il devenait parallèlement la source d’inspiration de l’hérétique Marcion et la caution du gnostique Valentin. La Lettre aux Hébreux, qui n’est pas paulinienne, semble avoir été écrite en Egypte dans les années 60 à l’intention de disciples de Jean le baptiste qui ressemblent étonnamment à des esséniens. Apollos pourrait en avoir été l’auteur.

Il n’y a de textes sacrés, de dogmes et même de traditions que pour un discours théologique. Or il n’y a pas de théologie possible puisque, Dieu ou le Principe étant inconnu, aucun discours raisonnable ne peut le prendre pour objet. En outre, les textes de l’Ancien Testament revêtent dans leur ensemble une intention politico-religieuse évidente qui justifie les paroles ou les actions divines dans le but de chercher à édifier le royaume d’Israël sur les valeurs classiques de la force, de la loi et de l’obéissance. Les textes du Nouveau Testament portent en eux-mêmes des enseignements ambigus ; selon qu’ils proviennent de la tradition de Jean le baptiste ou de la tradition originale de Jésus, ils sont marqués par la violence apocalyptique ou par le pacifisme du messianisme nazaréen.

Toute lecture éclairée de l’œuvre biblique est nécessairement critique. Elle refuse de se laisser mystifier par les intentions du discours théologique. Elle confronte la tradition à la critique historique et cherche à savoir comment les choses se sont réellement passées. En enlevant peu à peu la gangue doctrinaire, elle découvre le cœur du message évangélique.

Le christianisme est né d’une série de ruptures
qui l’ont éloigné de ses fondements hébraïques

ept grandes ruptures participèrent à « l’invention du christianisme ».

La première sépara Jésus le nazaréen de Jean le baptiste. Celui-ci fut le Prophète de la fin des temps bibliques. Par son discours apocalyptique et l’immersion pour la repentance, il chercha à préparer Israël au Grand Jour de Yhwh qui devait voir l’engagement des armées célestes au côté de la troupe des saints d’Israël. Alors, les fils de lumière emporteraient la victoire totale sur les fils des ténèbres. Mais Jésus n’était pas le fils de David que Jean attendait. Le discours christique, inspiré par la politique non-violente des prophètes Isaïe et Jérémie (qui s’étaient jadis opposés aux guerres perdues contre l’Assyrie et Babylone), appelait à la réalisation d’une nation pacifique empreinte d’un amour divin universel dont l’ennemi lui-même serait touché.

Le Sermon sur la Montagne était constitutif du Règne des Cieux. Le lecteur des évangiles doit comprendre que les ambiguïtés dans les paroles prêtées à Jésus proviennent des attentes apocalyptiques portées par les disciples du Baptiste ralliés (les Douze ont tous préalablement suivi Jean). Jésus déplorait que, depuis les jours de Jean le baptiste, le Règne des Cieux fût violenté. « Les violents s’en emparent ! » disait-il. La rupture fut nette : bien qu’il n’y eût jamais homme plus grand que Jean, bien qu’il fût plus qu’un prophète, « le plus petit dans le Règne des Cieux était plus grand que lui ». Autrement dit, Jean le baptiste n’avait pas de part dans le règne de l’amour universel que Jésus inaugurait.

La deuxième rupture fut aussi fondamentale que la première. Hérode Antipas décapita Jean le baptiste par crainte que l’ascendant que le prophète exerçait sur le peuple ne provoquât bientôt une révolte. Jésus fut mis en croix par Ponce Pilate sur la requête de la majorité sadducéenne du Sanhédrin (la cour de justice juive). Les prêtres jugeaient que le Nazaréen représentait une menace pour l’ordre établi du Temple de Jérusalem. Les deux mises à mort ne revêtaient pas la même signification. Jean fut pris et exécuté à cause de sa violence, Jésus fut trahi et jugé à cause de sa non-violence.

Le grand prêtre était un légaliste fondamentaliste. La Torah, en Deutéronome XIII, était claire : « S’il surgit en ton sein un prophète ou un songeur de songe et qu’il te propose un signe ou un prodige… ce prophète ou ce songeur de songe sera mis à mort, car il a prêché la révolte contre Yhwh ». Pour le Sanhédrin, Jésus réfutait la Torah. Il méritait la mort ! Au regard des disciples demeurés fidèles, la loi de Moïse devenait tout aussi injuste que la loi romaine. La rupture entre les nazaréens (disciples de Jésus) et les sadducéens (maîtres du Temple) était un fait accompli. La rupture des chrétiens avec la Torah était en germe dans la condamnation de Jésus par le Sanhédrin.

La troisième rupture résulta du regard différent porté sur la Torah par les hellénistes et les nazaréens après la mort de Jésus. Les premiers étaient des Juifs hellénisés qui eurent une lecture plus philosophique, et donc plus libre, de l’enseignement de Jésus. Ils furent rapidement persécutés par les fondamentalistes juifs et se réfugièrent à Antioche après la lapidation d’Etienne. Pendant ce temps, Jacques (le frère de Jésus) fut élevé par les Anciens à la tête de la communauté de Jérusalem qu’il dirigea avec Pierre et Jean. Jacques (de même que la mère et les autres frères de Jésus) n’avaient pas cru en Jésus au temps de sa prédication messianique. Il pensait qu’il avait « perdu l’esprit » ! Cela ne l’empêcha pas d’assumer la succession dynastique, le moment venu, et de la marquer de sa propre personnalité.

A Antioche, les hellénistes reçurent le sobriquet de « chrétiens » (christianoi : badigeonnés ; c’est-à-dire oints). Ils accueillirent Pierre, en fuite après l’exécution de Jacques (fils de Zébédée et frère de Jean). Ils n’étaient pas radicalement en opposition avec le frère de Jésus qui dirigeait la communauté nazaréenne. Cependant, les deux groupes constituaient déjà les bases de deux courants religieux immergés dans des cultures différentes. Ils allaient devenir rapidement antagonistes. Les événements extérieurs causèrent la rupture. La communauté mère ne survécut guère à la révolte juive et à la destruction de Jérusalem. Au contraire, les chrétiens d’Antioche essaimèrent vers l’occident.

La quatrième rupture fut le fait de l’apôtre Paul. Alors qu’il s’employait à persécuter les hérétiques, il prit conscience que sa fidélité à la Torah légitimait des actes que sa conscience réprouvait. Brutalement retourné dans ses idées, il noua une intimité avec le Christ ressuscité dont il se proclama l’apôtre en vue d’annoncer l’Evangile : Adam fut le premier-né de la « création ancienne ». Homme-animal il fut la cause du péché dans le monde. Le Christ apparut à l’Apôtre, à l’opposé d’Adam, comme le modèle humain de la « création nouvelle » envoyé des Cieux. En tant que loi positive, la Torah devait être abolie au profit d’une loi intérieure à l’homme révélée par la grâce.

Paul engagea sa prédication évangélique en terres vierges païennes. Mais il ne pouvait se passer de la caution de la communauté de Jérusalem. Il se heurta donc à Jacques qui ne concevait point l’annonce du Règne des Cieux en dehors de la religion juive. Une équivoque naquit de la fameuse rencontre de Jérusalem. Le radicalisme de l’Apôtre l’opposa particulièrement à Jacques et aux nazaréens, mais également à Pierre et aux hellénistes d’Antioche. Après avoir fondé quelques solides communautés pauliniennes, il fut finalement arrêté à Jérusalem et désavoué par les nazaréens. Il devait être oublié des chrétiens pendant près d’un siècle (Justin l’ignora totalement dans ses écrits), avant que Marcion ne proclamât à son tour l’Evangile paulinien.

La cinquième rupture résulta de la prise de Jérusalem par les Romains en l’an 70. Bien qu’il se fût radicalement démarqué de Jésus par sa piété fondamentaliste, son frère Jacques, surnommé « le Juste », avait été exécuté quelques années auparavant par le Grand prêtre pour n’avoir pas voulu abandonner sa prétention dynastique. Hanan avait profité d’une vacance du pouvoir romain pour l’éliminer. Les pharisiens, révoltés par l’injustice, exigèrent la destitution immédiate du Grand prêtre auprès du nouveau proconsul et du roi Agrippa II. Les relations entre nazaréens et pharisiens continuaient à être bienveillantes.

De même que les nazaréens s’enfuirent à Pella avant le siège de Jérusalem, de nombreux pharisiens quittèrent la place pour gagner Yavneh sous la conduite de Yohanan ben Zakkaï. La révolte de Bar Kokhba et l’effacement de la Jérusalem juive par Hadrien en 135 finirent par marginaliser les nazaréens (également nommés ébionites, c’est-à-dire, « les pauvres »). Considérés comme hérétiques, à la fois par les juifs et par les chrétiens, ces authentiques fidèles du Christ allaient finir par disparaître aux environs du IVe siècle. Le christianisme aurait alors réalisé une synthèse théologique entre Pierre et Paul, et serait devenu définitivement romain.

La sixième rupture fut le fait des pharisiens. Regroupés à Yavneh, ils obtinrent de Vespasien l’autorisation d’ouvrir une école rabbinique. La destruction du Temple ne leur laissait d’autre perspective que de substituer le culte de Yhwh à l’étude de la Torah et à l'achèvement de la tradition (Halakhah). Ils ordonnèrent les sages d’Israël et instituèrent un sanhédrin. Alors que le judaïsme d’avant-guerre revêtait des formes multiples, suivant les diverses lectures qui étaient faites de la Torah, il prit à Yavneh une forme unique. Le but des sages était en effet d’assurer la reconstruction de la société juive.

Dans cet environnement particulier, les sages d’Israël proclamèrent la Birkat ha-minim. Il s’agissait d’une 18ème bénédiction introduite dans la prière debout (Amidah) ou prière par excellence (ha-tefillah), déjà en usage au Temple, et visant à exclure les judéo-chrétiens de la synagogue : « Que pour les apostats il n’y ait pas d’espérance, et le royaume d’orgueil, promptement déracine-le en nos jours ; et les nazaréens et hérétiques, qu’en un instant ils périssent, qu’ils soient effacés du livre des vivants et qu’avec les justes ils ne soient pas écrits. Béni sois-tu Yhwh qui ploies les orgueilleux ! » Les nazaréens et des hellénistes (judéo-chrétiens) furent de la sorte exclus des synagogues malgré eux. Ce conflit, qui se déroula autour de l’année 90, est lisible dans l’Evangile de Matthieu : « Malheur à vous scribes et pharisiens, comédiens qui fermez aux hommes le Règne des Cieux. Car vous qui n’entrez pas, vous ne laissez pas entrer ceux qui entrent » ; et dans celui de Jean : « Même parmi les chefs, beaucoup se fièrent à Jésus, mais à cause des pharisiens, ils ne l’avouaient pas pour ne pas être excommuniés ».

La septième rupture eut lieu en l’an 144. Marcion de Sinope appela l’Eglise romaine à être cohérente dans sa foi et à rejeter l’ensemble des écritures hébraïques en contradiction avec la non-violence évangélique. Marcion proposa un saut ontologique qui visait à créer une grande communauté spirituelle sur le modèle paulinien. Il fut excommunié et créa sa propre Eglise, dont l’importance put se comparer à l’Eglise romaine jusqu’à ce que celle-ci s’alliât à l’Empire. Pour Marcion, les Béatitudes constituaient les préceptes essentiels de Jésus. La Torah et l’Evangile étaient antinomiques au point qu’ils ne pouvaient émaner que de dieux distincts. Le Christ était véritablement l’envoyé du Dieu inconnu pour délivrer les croyants du Créateur et de la Matière mauvaise.

L’idée d’un dualisme radical contenu dans la proposition de Marcion devait se maintenir jusqu’au Xe siècle dans l’Eglise non-violente qui s’étendit largement de l’orient à l’occident. Sa pensée influença Manès et l’ensemble des idées dualistes portées par les christianismes hétérodoxes. Les cathares du moyen-âge n’avaient pas notre connaissance de l’histoire des idées religieuses ; mais ils n’en devaient pas moins le fondement de leur propre religion à Marcion, quand bien même ils l’auraient ignoré. Cette rupture, qui reniait l’ensemble de la tradition hébraïque (le dieu créateur, la Torah et les prophètes), ne parvint pas à son achèvement. Deutéronome XIII fournissait de terribles armes pour défendre le méchant dieu de l’Ancien Testament.

L’Evangile trouve sa cohérence
dans la reconnaissance du dualisme chrétien

eu à peu, une pensée cathare renouvelée relève le défit et trouve sa place dans l’opinion chrétienne d’aujourd’hui. Sa problématique répond au questionnement de chrétiens qui se disent encore catholiques romains mais ne le sont plus vraiment. Elle soulève résolument l’incohérence de la doctrine de l’Eglise classique qui s’ingénie à cultiver l’art du paradoxe et à amalgamer les valeurs contradictoires de la bible hébraïque et des évangiles. Cette pensée cathare renoue avec la nécessité de rupture théorisée par Marcion, le fondateur du dualisme chrétien.

La critique biblique, dont Marcion eut l’audace, s’inspirait de l’enseignement de l’apôtre Paul. Il apparut à Marcion que le caractère pervers et cruel de la justice du Père créateur se distinguait catégoriquement de la représentation christique du Père bon et miséricordieux. Cette justice redoutable ne s’abattait-elle pas sur une créature faible, mal conçue, soumise par nature à de terribles appétences ? Ne punissait-elle pas les péchés du père sur les enfants ? Ne laissait-elle pas l’innocent souffrir à la place des méchants ? N’accordait-elle pas mansuétude et bénédiction aux adorateurs de Yhwh quels que fussent leurs excès de violence ? Marcion comprit clairement que puisque personne n’avait su « qui était le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils avait voulu le dévoiler », le dieu des patriarches, de Moïse et des prophètes ne pouvait avoir été le Père du Christ.

La violence et la cruauté du conquérant de « la Terre promise » heurtait profondément le pacifisme évangélique. A titre d’exemple, Yhwh arrêta la course du Soleil et de la Lune pour laisser à Josué le soin d’exterminer le peuple indigène. Or la non-violence de Jésus était si absolue qu’elle semblait ne pas même intégrer l’idée de résistance : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous détestent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous insultent ».

Marcion connut une conversion paulinienne : la fulgurance de l’éclair de lumière dans un monde de ténèbres. Il lui fut évident que le Christ établissait une filiation unique avec un dieu étranger que nul prophète n’avait jamais connu. La transformation de l’être constituait un terrible renversement de valeurs. La fracture familiale et sociale lui fut aussi nette que le Christ l’avait demandée. Le monde, tel qu’il avait appris à le voir et à le comprendre à travers la vieille tradition biblique, s’effondrait. Yhwh n’était plus que la représentation d’un dieu déshérité, créateur et maître de la misère du monde. Avec le concours du Christ, le Dieu inconnu introduisait une « nouvelle création » au cœur même de la « création ancienne », afin d’arracher les hommes de l’emprise des lois du méchant Créateur.

Tandis que Yhwh exigeait de ses fidèles qu’ils accomplissent les œuvres de la Torah en se conformant en toute rigueur aux rituels de pureté et aux obligations sociales et cultuelles, tandis que le salut du peuple représentait l’unique espérance d’Israël, le disciple de Paul déclara que la grâce était universellement et gratuitement offerte à qui déclarait sa foi en l’Evangile. Il signifiait clairement que l’esprit du dieu du Christ envahissait l’homme en rupture de tradition ; que le rejet de la Torah valait aussi rejet de l’Histoire ! L’esprit du Dieu inconnu ne pouvait procéder d’une justice légale ; si bien que l’homme ne le recevait pas légitimement, en vertu d’un droit et selon une procédure religieuse normalisée, mais gratuitement, sans intermédiaire. Marcion reniait par avance le principe apostolique qui allait prétendre relier les médiateurs du Créateur par une chaîne de justice garante de leur orthodoxie.

Il n’était pas question pour Marcion de faire un choix dans les textes et les traditions réunis dans la bible hébraïque. Le Créateur du monde devait être rejeté en toutes ses références ! Tel était le sens qu’il donnait à la parole du Christ : « Personne ne déchire une pièce d’un manteau neuf pour rapiécer un vieux manteau ». La vieille tradition abandonnée, le nouveau christianisme perdait l’ancienneté des références qui porte habituellement témoignage de la vérité religieuse. Mais la raison voulait que l’homme ne pût être sauvé que par un autre dieu que celui qui était responsable de sa misérable condition humaine, le Créateur, législateur et maître de l’histoire. La vérité du Christ se révélait précisément en ce que le Père véritable n’avait jamais établi au préalable de relation avec les hommes. La rédemption offerte pouvait alors consister à les arracher au monde et à son dieu ; puisque, à l’évidence, nul dieu ne saurait délivrer ses créatures de lui-même.

Lorsque Marcion engagea sa prédication évangélique, les Lettres de Paul circulaient dans les communautés que l’Apôtre avait créées ; de même, un certain nombre d’écrits chrétiens et les Mémoires de Marc, de Matthieu, de Luc, de Jean et de Thomas étaient lues selon l’inclination de telle ou telle communauté. L’ensemble de la littérature chrétienne que nous connaissons était disponible, sans être élevée à un niveau de sacralité équivalent à celui où la bible hébraïque était tenue. Cet ensemble évangélique apparaissait à Marcion aussi divers que contradictoire. A titre d’exemple, lorsque Paul assurait : « Le Christ est la fin de la Torah pour la justice de quiconque a foi », Matthieu affirmait : « Pas un i, pas un point ne passera de la Torah, que tout ne soit arrivé » ; tandis que Paul enseignait : « La chair ni le sang ne peuvent hériter du Règne de Dieu », Jean appuyait la croyance en la résurrection de la chair : « Jésus leur montra ses mains et son côté ».

Le rejet du Créateur et de la Torah devait donc se poursuivre en écartant les textes chrétiens qui n’obéissaient pas à la logique de la liberté rédemptrice. Dès lors, Marcion constitua le premier Evangile à partir des Mémoires de Luc, épurées de toutes références ambiguës à la bible hébraïque et au dieu créateur, et des lettres authentiques de l’apôtre Paul. L’Evangile de Marcion voulait témoigner envers l’humanité que tout homme était désormais libéré du méchant dieu qui avait prétendu le tenir en sa domination. L’Eglise romaine s’édifia en réaction à l’Eglise de Marcion. Elle sacralisa une bible chrétienne composée de l’ensemble des textes de l’Ancien et du Nouveau Testament. Le canon de Muratori, établi dans les années 180, témoigne de cette composition.

Tandis que Marcion avait argumenté sur les contradictions fondamentales entre l’Evangile et la Torah, son disciple Apelle ajouta que la tradition juive n’était constituée que par un ensemble de mythes et de légendes. Il fallut attendre les sciences historiques du XXe siècle pour faire justice à l’hérésie d’Apelle. A titre d’exemple, les rédacteurs bibliques rapportent que, sous la conduite de Moïse (XIIIe s. av JC), les « Hébreux » se heurtèrent aux Philistins dans leur tentative d’envahissement du pays de Canaan par la voie de la côte méditerranéenne. Ils ignoraient que les Philistins ne devaient s’établir dans la région qu’un siècle plus tard. Après quarante années de châtiment à Cadès-Barné, les « Hébreux » tentèrent vainement d’envahir « la Terre promise » par le Néguev. Les rédacteurs bibliques ignoraient encore qu’il n’y avait aucun Cananéen dans la région en cette fin de l’âge du Bronze. Autre exemple : Les auteurs bibliques nous content une fabuleuse prise de Jéricho par Josué, avec l’écroulement des remparts au son des trompettes, à une époque où le site était dans un état de complet abandon.

Les cathares puisent leur foi
au cœur du seul Evangile

ompre avec les catégories de l’Ancien Testament consiste pour les cathares d’aujourd’hui, comme pour les cathares du moyen-âge, à refuser l’amalgame des traditions qui brouille le message évangélique. Nulle violence ne peut être légitimée au nom du Sermon sur la Montagne, cœur de l’enseignement de Jésus. La violence « chrétienne », autour de nous et dans le monde, ne trouve à se justifier que par un recours aux œuvres de la Torah.

Dès lors que l’homme considère que la création est merveilleuse, en dépit des souffrances qui créent la vie et de la misère que porte le monde, dès lors qu’il n’a d’autre regard que pour un dieu unique, créateur, législateur et maître du monde, il place sa confiance dans une parole double, à la fois légale et libertaire, cruelle et bienveillante, jugeuse et indulgente, nationaliste et universaliste, conquérante et pacifiste, possessive et dénuée, punitive et guérisseuse, vengeresse et miséricordieuse. Cet homme justifie l’expression du bien et du mal dans le monde et dans sa propre vie par l'ambiguïté de son dieu.

Le « bon chrétien » qui cherche à s’engager sur la voie droite du Christ, s’affranchit de toutes ces contradictions. Il reconnaît les deux dieux. Il se dévêt de la créature ancienne pour revêtir la créature nouvelle. Il sait où est le bien, où est le mal ; car, si son Dieu est inconnu, il n’est pas équivoque.


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