Philosophie cathare


Armagedon: la guerre de la fin des temps

Armagedon

La guerre de la fin des temps
Yves Maris, le 30/09/2006

e chapitre XVI de l’Apocalypse de Jean met en scène les sept acteurs du drame de la fin des temps. Ils versent sur la terre les sept coupes de la fureur de Dieu. Composée dans l’île grecque de Patmos (fin du Ier siècle ap J.-C.), l’œuvre a jailli dans l’imaginaire d’un disciple du Nazaréen qui vivait un moment tragique de l’histoire chrétienne. Les populations qui se disputent toujours les territoires du croissant fertile (début du XXIe siècle) sont aussi méchamment passionnées et trempées dans des idéologies résistantes que le furent celles qui les ont précédées. Les visions de Jean peuvent-elle éclairer, de quelques façons, les menaces qui s’accumulent aujourd’hui sous le ciel du Proche-Orient ?

« Et le sixième verse sa coupe sur le grand fleuve Euphrate et ses eaux s’assèchent pour que soit prête la route des rois qui viennent d’Orient. Je vois sortir de la bouche du dragon [le Satan], de la bouche de la bête [le pouvoir de la force] et de la bouche du prophète de mensonge [le pouvoir de la persuasion] trois esprits immondes comme des crapauds. Oui, ce sont les esprits des démons, faiseurs de signes ; ils vont vers les rois de toute la terre habitée, pour les rassembler pour la guerre au grand jour du Dieu des armées.

Voici, je viens comme un voleur. Heureux celui qui veille et qui garde ses vêtements, pour qu’il n’aille pas nu et que l’on voit sa honte. Il les rassemble au lieu appelé en hébreu : Har Meguido [Armagedôn] . Et le septième verse sa coupe dans l’air. Une voix forte sort du sanctuaire, venant du trône. Elle dit : « C’est arrivé ! »

Et il y a des éclairs, des voix, des tonnerres, et il y a le grand séisme, tel qu’il n’en fut jamais de si grand, depuis que l’homme est sur terre. »
(Ap Jn XVI, 12-18)

Le sud Liban vient de connaître un séisme. Qu’est-ce qui différencierait les ruines provoquées par la guerre de juillet 2006 de celles qui auraient eu pour cause un tremblement de terre ? Tout porte à croire que la secousse sera suivie d’une série de répliques. Une catastrophe de grande amplitude se produira certainement sur la faille d’Israël, où se rencontrent les civilisations judéo-chrétienne et musulmane. Nous ignorons seulement à quel moment les puissances humaines qui s’opposent parviendront au point de rupture. Oui, l’apocalypse est pour demain ! Le conflit qui vient d’opposer le Hezbollah et Israël dissimule la réalité des forces qui s’opposent. Il ne s’agit pas d’un conflit limité, mais d’un mouvement du socle politique du Proche-Orient.

Hassan Nasrallah, chef du Parti d’Allah (Hezbollah), cherchait une opportunité d’en découdre. Le mouvement messianique qu’il anime a besoin de stimuler l’espérance de la guerre de la fin des temps. Le djihâd doit libérer les terres d’Islam des infidèles et mécréants. La capture de soldats israéliens allait constituer une provocation qui situerait le mouvement arabe libanais dans la dynamique de la résistance palestinienne. Le Hezbollah ne serait pas en reste avec le Hamas dirigé par Ismaïl Haniyeh, le chef du gouvernement palestinien. Il gagnerait également les moyens de négocier un échange avec Israël. L’initiative du chef chiite libanais se présentait comme une raison nationale, sans pouvoir dissimuler l’intérêt de la Syrie et de l’Iran à réveiller les armes.

Damas et Téhéran avaient chacune un intérêt particulier à brouiller le champ des grands stratèges de Washington ou de Bruxelles. La réplique d’Israël à l’enlèvement du soldat Gilad Shalit, le 25 juin à la frontière palestinienne de Gaza, ne laissait aucun doute sur sa réaction à l’annonce du rapt des soldats Ehoud Goldwasser et Eldad Regev, le 12 juillet sur la frontière libanaise. Les faiseurs de guerre tenaient leur amorce.

Le président syrien Al-Assad, dont les armées ont dû se replier du Liban sous la pression internationale après l’assassinat de l’ancien premier ministre Rafic Hariri, voyait se refermer autour de lui les menaces du Tribunal pénal international. L’histoire contemporaine lui montrait que les tyrans les plus solidement défendus se retrouvaient devant les juges tôt ou tard. Le président iranien Ahmadinejad sentait venir la sanction des puissances nucléaires à qui il ne cessait de refuser les concessions offertes en compensation de l’arrêt de l’enrichissement de l’uranium. Le moment était pour lui opportun de souffler sur les braises du chiisme libanais et de dévoiler sa puissance idéologique.

L’enlèvement des soldats rendait toute négociation impossible. La guerre portait en elle une force tragique qui semblait exclure tout retour au statut quo ante. La violence de la réaction témoigna qu’Israël saisissait l’opportunité d’anéantir la capacité militaire du Hezbollah. Son avenir, en effet, n’a jamais été aussi fortement menacé. Les mouvements des acteurs masqués laissent percevoir une stratégie de guerre totale. Les positions sont déterminées : le destin de la Palestine est aux mains du Hamas ; le Hezbollah tient le Liban et élargit son influence en Palestine ; l’Irak, occupé par les judéo-chrétiens américains et britanniques, entre en guerre civile ; l’Iran de Mahmoud Ahmadinejad n’est pas loin de soumettre les chiites irakiens comme il contrôle les chiites libanais. La visite que vient de faire le premier ministre irakien, Nouri Al-Maliki, à Téhéran est apparue essentielle pour la constitution de l’axe chiite. La Syrie manœuvre discrètement et soutient le Hamas ; Israël est menacé par une coalition idéologique sans précédent. Les risques de guerre généralisée sont considérables !

La République islamique impose son autorité grâce aux liens qui l’unissent aux chiites de la région. Le renversement de la poussée musulmane, des sunnites vers les chiites, et l’exacerbation du sentiment panislamiste porté par l’opposition à l’offensive israélienne, ont imposé la neutralité de Riad et du Caire. Le conflit ouvert avec le Hezbollah porte les prémices de la guerre apocalyptique que l’Iran appelle contre Israël. C’est la raison pour laquelle l’Etat juif a frappé aussi fort qu’il le pouvait, cherchant à freiner l’ambition hégémonique de Mahmoud Ahmadinejad par la défaite du Hezbollah. Mais le cessez-le-feu accepté par Israël devient une victoire stratégique pour les assaillants. A l’occasion de son triomphe, qui a rassemblé des centaines de milliers de partisans, Hassan Nasrallah a mis en cause le gouvernement libanais d’union nationale, dirigé par Fouad Siniora, et revendiqué le pouvoir. Il a vilipendé les chefs d’Etats arabes, incapables de s’allier et de lancer leurs armées pour récupérer la Palestine de la mer jusqu’au fleuve.

Le Parti d’Allah constitue une communauté politico-militaire solidement établie. Il fut fondé par Ali Akbar Mohtachémipour (alors ambassadeur de la République islamique en Syrie), au début des années 80, sur les bases du mouvement chiite Amal. L’ayatollah Rouhollah Khomeiny constituait la référence révolutionnaire. Elevé au titre de guide suprême (wali-e-faqih), il s’imposa comme successeur du Prophète. A ce titre, il dirigeait les mouvements de la Oumma (la Communauté des croyants). La République islamique devint le modèle d’une vie conforme à la doctrine coranique. La résistance contre Israël, colonisateur d’un territoire revendiqué par les arabes de Palestine, servit de liant.

Le Hezbollah s’est construit dans la plaine de la Bekaa contrôlée par la Syrie. Les Gardiens de la révolution iranienne y ont créé les camps d’entraînement pour les premiers volontaires. Aujourd’hui, le Hezbollah est représenté au parlement et au gouvernement. Il compte quelque six cents combattants en armes et dix fois plus de réservistes. Ses stocks d’armement sont impressionnants. A l’initiative de Nabih Berri, le président du parlement libanais, la majorité politique a tenté d’élaborer une stratégie de défense dans le cadre d’un dialogue national. Le Hezbollah est entré en guerre au moment même où la question de son désarmement était examinée !

Présenté comme fils du prophète, Hassan Nasrallah a pris la tête du Parti d’Allah en février 1992 (après qu’Israël eut assassiné Abbas Moussaoui). Sa résistance contre l’armée israélienne lui assure aujourd’hui la reconnaissance des foules musulmanes, au point d’être revêtu de qualités messianiques. Porté par l’esprit de vengeance que les frustrations et les flétrissures ont nourri, le projet de mobilisation de la Communauté des croyants se dessine. L’islamisme né des mouvements chiites irakien et iranien constitue un front solidaire face à l’Occident judéo-chrétien. Le succès du Hezbollah signifie la fin du nationalisme arabe au bénéfice de la culture messianique chiite.

Les chiites libanais et irakiens font allégeance au chef suprême de la République islamique, l’ayatollah Ali Khamenei. Or, le régime iranien propose deux terribles espérances que le président Mahmoud Ahmadinejad proclame : acquérir l’arme nucléaire et rayer Israël de la carte ! Ce dernier objectif entraîne le refus de toute solution négociée dans le conflit israélo-palestinien. Le bras de fer est engagé avec Israël qui ne peut laisser les chiites et leurs alliés (la Syrie et le Hamas) accéder au rang de première puissance. La réplique israélienne sur le Hezbollah, qui semblait dépasser la mesure, est ainsi justifiée. L’accumulation de milliers de missiles pointés sur Israël depuis le sud Liban n’a en effet aucun sens si elle ne s’inscrit pas dans la stratégie iranienne. C’est la raison pour laquelle l’Egypte, l’Arabie saoudite et la Jordanie ont dénoncé l’irresponsabilité du Hezbollah. Une position incompréhensible pour l’opinion arabe.

La guerre de juillet 2006 ruine le Liban et met Israël en difficulté. Seuls l’Iran et la Syrie en tirent avantage : Mahmoud Ahmadinejad reprend la main sur l’agenda du programme nucléaire iranien. Quant à Bachar Al-Assad, le président syrien, il échappe à sa mise en accusation par le tribunal international pour l’assassinat de l’ancien premier ministre libanais, Rafic Hariri. La guerre a l’avantage de faire voler en éclat la tentative de consensus national libanais et d’éloigner la perspective d’un Liban indépendant. Le Hezbollah a provoqué l’engagement. L’embuscade qui a surpris la patrouille israélienne, en territoire israélien, est survenue alors que les roquettes s’abattaient sur les kibboutzim de haute Galilée. Israël ne pouvait que tomber dans le piège d’une armée de l’ombre tapie dans un formidable réseau de fortifications souterraines et équipée de redoutables canons anti-chars.

Les Palestiniens ne participent pas directement à l’axe chiite. Leurs conditions d’existence deviennent si précaires, depuis la victoire démocratique du Hamas qui a privé les territoires de l’aide occidentale, qu’ils n’ont guère d’autre choix que de reconnaître l’existence d’Israël. Mais, le Hamas s’y refuse. Autant qu’Israël, la Palestine ne peut exister et se développer qu’en disposant d’un Etat doté de frontières sûres. Un accord sur le tracé serait possible s’il était d’ordre politique et rationnel. Ni Yahvé ni Allah ne l’autorisent ! Aucune des issues envisagées et tentées sous l’égide des Etats-Unis, de l’Europe ou de l’ONU n’a marché parce qu’aucune ne pouvait prendre en compte le préjugé religieux. Israël est donc condamné à vivre en état de mobilisation permanente et à construire des murs et des fortifications dans l’attendre de l’inévitable affrontement. La question israélo-palestinienne constitue le détonateur du Proche-Orient.

L’impuissance d’Israël devient tragique. Paradoxalement, plus son armée gagne en puissance, plus la société israélienne se sent vulnérable. Soixante ans après la création de l’Etat d’Israël, le peuple juif ne peut toujours pas recouvrer une existence paisible. L’idéologie du Deutéronome veut que le peuple s’éloigne de Dieu jusqu’à ce que celui-ci le châtie et, finalement, lui fasse miséricorde en renouvelant son alliance. L’édification de l’Etat d’Israël constitue la bénédiction divine après l’holocauste. Le non-dit qui sous-tend la géopolitique israélienne est éminemment religieux : Israël prétend à un fondement divin de son droit sur le territoire. La construction mythologique veut que la terre ait été donnée successivement à Abraham, venu d’Ur en Chaldée, et à sa descendance, puis aux tribus d’Israël, venues d’Egypte. Les nouveaux émigrants reforment la communauté d’Israël et arguent de ces légendes pour affirmer leur droit de propriété. Tout Etat national est le fruit d’une conquête. L’occupation vaut titre, à condition que de nombreuses générations aient succédé à celles des belligérants et que les haines se soient éteintes.

Entre temps, les arabes ont occupé l’espace. La mosquée bleue Al-Aksa se dresse sur les ruines du temple de Jérusalem. L’Israël moderne tient les même propos que Simon, ethnarque des Juifs et grand prêtre (143-134 av J.-C.) : « Ce n’est pas une terre étrangère que nous avons prise, ni chez autrui que nous nous sommes répandus, mais dans la possession de nos pères qui avait été conquise par nos ennemis, pour un certain temps, sans droit. Nous, quand l’heure est propice, nous récupérons pour nous la possession de nos pères. » (1 M XV, 33-34) La question religieuse est tellement prégnante qu’une issue politique, qui passe par l’indépendance et la souveraineté du peuple palestinien, ne peut être envisagée. La solution militaire attise une haine destructrice chez les ennemis de l’Etat juif qui transforme toute victoire en une défaite politique lourde de nouvelles menaces.

Où sont les prophètes qui servaient jadis d’interprètes entre Yahvé et Israël ? Où sont les inspirés modérateurs à qui revenait de faire connaître « le dessein supérieur » qui dépassait la volonté des hommes, et la conduite à tenir dans les grands moments de la vie nationale, quand tout semblait perdu ?

Face à l’axe chiite et à la menace de la multitude musulmane, Israël ne tient que grâce au soutien des judéo-chrétiens américains : « les croisés », disent les musulmans. On sait que les évangélistes et les fondamentalistes adhèrent au mouvement sioniste. Leur croyance est telle que « le règne de Dieu » est lié au retour d’Israël et à sa conversion : « Une part d’Israël est endurcie jusqu’à ce que soit entrée la plénitude des nations [dans le règne de Dieu] et ainsi tout Israël sera sauvé, comme il est écrit : Le libérateur viendra de Sion ; il détournera l’impiété de Jacob et ce sera mon alliance avec eux quand j’ôterai leurs péchés. » (Rm XI, 25-27) La raison essentielle du soutien judéo-chrétien au mouvement colonisateur d’Israël est là. On sait que le président George W. Bush est marqué par cette vision mythique de l’histoire. La clé de la politique américaine au Proche-Orient réside dans l’interprétation eschatologique des révélations bibliques.

Le sionisme n’est plus seulement un mouvement juif visant à consolider l’Etat hébreu ; il est également un courant judéo-chrétien, qui rêve du retour d’Israël et de sa conversion, condition nécessaire à l’imaginaire d’un christ roi : « Je vois un nouveau ciel et une terre nouvelle. Oui, le premier ciel et la première terre s’en sont allés et la mer n’est plus. Et je vois la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, descendre du ciel, d’auprès de Dieu, prête comme une épouse parée pour son homme. Et j’entends une voie forte venant du trône. Elle dit : Voici l’abri de Dieu avec les hommes. Il s’abritera avec eux, et eux seront ses peuples, et lui sera le Dieu avec eux. » (Ap Jn XXI, 1-3).

Partenaires de l’Etat hébreu, les Etats-Unis ont participé aux plans d’attaque contre le Hezbollah. Leur objectif consistait à affaiblir le Parti d’Allah afin de diminuer sa capacité de représailles contre Israël s’ils venaient à frapper l’Iran. Mais la résistance chiite au Liban a confirmé que toute offensive contre la République islamique mobiliserait l’ensemble des forces chiites. Mahmoud Ahmadinejad a donc de bons atouts pour aborder la question du nucléaire. Il peut appeler les chiites de Moqtada Al-Sadr en Irak, autant que ceux de Hassan Nasrallah au Liban. En outre, Bachar Al-Assad répondrait aux engagements de l’alliance qui lie la Syrie à l’Iran.

L’épuisement des réserves mondiales d’hydrocarbures, conjugué aux immenses besoins de la Chine et de l’Inde, ajoute l’arme du pétrole dans les mains de l’Iran pour corriger quiconque le sanctionnerait à cause de son programme nucléaire. Peu à peu, les forces politico-religieuses, économiques et militaires se disposent de telle sorte qu’une crise comparable à celle qui entraîna la seconde guerre mondiale devient prévisible.

Mahmoud Ahmadinejad est un fasciste qui témoigne d’une disposition démagogique propre à embraser les foules musulmanes : idéologie religieuse poussée au fanatisme, désignation d’Israël et des judéo-chrétiens comme les ennemis irréductibles, manipulation du nationalisme iranien, sublimation du martyre. Il est en situation de supplanter le guide suprême de la révolution islamique, l’ayatollah Khamenei, et de se positionner en authentique continuateur du radicalisme de l’ayatollah Khomeiny. En menaçant l’existence d’Israël, le président de la République islamique paralyse l’Occident judéo-chrétien. Se plaçant en authentique croyant, en regard des compromissions dont les sunnites se rendent coupables, il impose son autorité à l’ensemble de la Oumma.

La stratégie de Mahmoud Ahmadinejad consiste à conquérir la maîtrise de l’arc chiite de l’Irak au Liban sud, en passant par la Syrie jusqu’au sud d’Israël. Ces territoires recouvrent le croissant fertile du Proche-Orient. Depuis les temps reculés de l’histoire chaldéenne, égyptienne et assyrienne, ils représentent toujours le grand enjeu régional. Si Israël constitue le point de fixation, le panislamisme chiite s’oppose également à l’islamisme sunnite et au nationalisme arabe. La guerre civile irakienne se déroule dans cette perspective. Le conflit engagé par les Etats-Unis contre l’insurrection sunnite se trouve dépassé par la lutte acharnée que se livrent les milices des deux partis religieux, au premier rang desquelles l’armée du Mahdi de Moqtada Al-Sadr. La branche irakienne d’Al-Qaida elle-même n’est plus visible dans la violente anarchie qui se répand en crimes horribles.

Les dirigeants de la plupart des Etats arabes à majorités sunnites se retrouvent en porte-à-faux quand les manifestations de foule brandissent le portrait d’Hassan Nasrallah devant leurs palais. Partout les sunnites vont être amenés à faire un choix. Soit rejoindre le panislamisme chiite, soit se retrouver alliés objectifs des judéo-chrétiens. Contrairement à l’Irak, le Liban n’est pas en guerre civile, mais l’Etat est à la merci du Parti d’Allah. Bien implanté au sein de la société libanaise, il est impossible de le déraciner ou de le désarmer. Walid Joumblatt, chef du Parti socialiste progressiste et chef de la communauté druze, dit que le Hezbollah devra rendre des comptes. Saad Hariri, chef du Courant du futur, tient les mêmes propos. Mais devant qui ? Les tribunaux militaires ne jugent jamais que les vaincus à la fin de la guerre. L’objectif d’Hassan Nasrallah est de ce hisser au sommet de l’Etat et de proclamer la République islamique du Liban.

Israël n’a pas seulement répliqué à un viol de frontière et à un acte de guerre limité de la part du Hezbollah. Il a lancé ses avions sur les agglomérations chiites du Liban sud parce que la menace islamiste, le programme nucléaire iranien, visant à la fabrication de la bombe atomique, et les déclarations guerrières de Mahmoud Ahmadinejad mettent en évidence sa propre vulnérabilité. Quelle que soit sa supériorité militaire, Israël est un pays de 7 millions de juifs entouré de 300 millions de musulmans. Il vient de tenter en vain de réduire la puissance du Parti d’Allah et d'ajuster sa propre capacité d’intimidation. Les difficultés rencontrées dans un territoire abandonné au Hezbollah en 1982, ajoutées aux attaques provenant de la bande de Gaza récemment évacuée au profit du Hamas signent la fin de la stratégie unilatérale inaugurée par Ariel Sharon et poursuivie par Ehoud Olmert.

L’agitation du Hamas à Gaza et la réactivation du front du Liban par le Hezbollah replace la Syrie en position de jouer un rôle dans tout règlement politique au Proche-Orient. On peut d’ailleurs se demander si son retrait rapide du Liban ne présageait pas l’action du Parti d’Allah. N’est-ce pas parce que celui-ci était désormais apte à occuper militairement le terrain que Damas a retiré ses troupes ? D’autre part, Israël et les Etats-Unis ne peuvent envisager de prendre directement Bachar Al-Assad pour cible sans courir le risque de voir les Frères musulmans se saisir du pouvoir à Damas. La Syrie se trouverait aussi déstabilisée que l’Irak aujourd’hui. On ne peut guère imaginer une stratégie cynique ayant pour but d’exacerber les divisions intercommunautaires dans les pays du Proche-Orient, afin de provoquer un ensemble de guerres civiles qui empêcherait l’édification d’Etats forts.

La guerre du sud Liban a éclaté je 12 juillet, c’est-à-dire le jour même où les interlocuteurs de Téhéran dans le dossier nucléaire décidaient de saisir une nouvelle fois le Conseil de sécurité de l’ONU. Il s’agissait pour Mahmoud Ahmadinejad d’empêcher toute frappe aérienne contre ses usines nucléaires en montrant par avance quelles en seraient les conséquences. Les Etats-Unis et Israël sont mis en garde. Les difficultés américaines en Irak, la prise du pouvoir par le Hamas à Gaza, la levée du Hezbollah au Liban et la rareté du pétrole constituent autant d’éléments qui confortent la stratégie du président de la République islamique. Il peut délibérément choisir l’escalade verbale, en jouant sur l’antijudaïsme, l’anti-impérialisme et le panislamisme, et en réitérant son refus de coopération dans le domaine nucléaire : autant d’occasion de faire valoir sa force et de témoigner de la faiblesse de ses ennemis. Le péril immédiat qu’il agite dissimule le danger de la bombe à moyen terme.

Lors de la réunion de début septembre à Berlin, les six pays interlocuteurs sur le dossier nucléaire iranien (Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Russie, Chine et Allemagne) ont constaté que l’Iran n’avait pas répondu à la demande du Conseil de sécurité de l’ONU de suspendre ses activités d’enrichissement de l’uranium (résolution 1696 du 31 juillet). La résolution stipulait qu’en cas de refus des sanctions économiques seraient envisagées selon l’article 41 du chapitre VII de la charte de l’ONU. Les relations sont trop inflammables pour qu’elle puisse être appliquée.

Le jeu est d’autant plus dangereux que toute raison semble effacée au profit de l’idéologie messianique. Le maître religieux du président Mahmoud Ahmadinejad n’est pas l’actuel guide suprême de la République islamique, l’ayatollah Khamenei, mais l’ultraconservateur ayatollah Mohammed Taqi Al-Din Misban Yazdi. Tenu pour un radical irréductible et dangereux par l’ayatollah Khomeiny lui-même, il accéda toutefois à la présidence de l’autorité judiciaire avant de prendre la direction de l’Institut Khomeiny pour l’éducation et la recherche à Qom. La plupart des hommes actuellement au pouvoir à Téhéran, le président Mahmoud Ahmadinejad lui-même, ont fréquenté cette puissante école coranique et demeurent les disciples de l’ayatollah.

Mohammed Taqi Al-Din Misban Yazdi est persuadé que l’imam caché, Al Mahdi , a choisi de placer Mahmoud Ahmadinejad au sommet de l’Etat. Avec cette conviction, il a soutenu la candidature de son disciple comme un devoir religieux, d’abord à la mairie de Téhéran, ensuite à la présidence de la République. Les anciens de l’Institut imam Khomeiny occupent aujourd’hui les postes clés dans la conduite de l’Etat iranien. En fondant leur pouvoir sur le mythe de l’imam caché, ils s’affranchissent de l’autorité de l’ayatollah Khamenei. Sur le même fondement, Moqtada Al-Sadr, chef de l’armée du Mahdi, se libère de l’autorité de l’ayatollah Al-Sistani en Irak.

Le président de la République islamique se trouve investi de la responsabilité de préparer le retour de l’imam caché qui scellera la fin des temps. Parmi les lieux désignés pour le retour mythique du Mahdi, se trouve la mosquée de Djamkaran, près de Qom. Là, des foules de pèlerins se pressent tous les mardis soirs pour adresser leurs vœux à l’imam caché. L’une des premières décisions du gouvernement Ahmadinejad a consisté à réaliser de somptueux travaux d’agrandissement et d’embellissement de cette mosquée. L’occulte rejoint le symbole. Lors de sa première réunion, le gouvernement Ahmadinejad aurait procédé à une ratification secrète d’une charte jurant fidélité au Mahadi. Safar Harandi, ministre de la culture islamique, aurait été chargé de celer le document dans le puits de la mosquée de Djamkaran.

Les passions exacerbées et les haines entretenues par les tribuns touchent la nature humaine dans ses profondeurs animales. Lorsque Benoît XVI donne sa leçon, le 12 septembre à l’université de Ratisbonne, il attend que ses paroles d’appel à la raison suscitent une prise de conscience positive du côté des fondamentalistes, musulmans et judéo-chrétiens confondus. Que dit-il, en citant les mots de l’empereur byzantin Manuel II Paléologue (fin du XIVe siècle) ? « Dieu n’aime pas le sang. Ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. La foi est le fruit de l’âme et non du corps. Celui qui veut conduire quelqu’un vers la foi doit être capable de bien parler et de raisonner correctement et non d’user de la violence et de la menace… Pour convaincre une âme raisonnable, on n’a besoin ni de bras ni d’armes, ni non plus d’un quelconque moyen par lequel on peut menacer quelqu’un de mort. »

Ces paroles sont essentiellement différentes à celles de la religion qu’inculque le Coran comme à celle que la Torah institue. Nous recevons ces phrases positivement parce que notre idée de Dieu n’est pas celle d’Abraham, de Moïse ou de Muhammad. Mais Benoît XVI est-il véritablement autorisé à les prononcer ? N’est-il pas le chef d’une Eglise judéo-chrétienne au passé chargé de crimes et de batailles ? A-t-il désavoué la cruauté des patriarches et rejeté le Dieu de la vieille Bible, dont l’apôtre Paul disait qu’elle était préjudiciable à la perfection chrétienne. En rétorsion à la leçon de Ratisbonne, des musulmans ont saccagé des édifices religieux orthodoxes, protestants et catholiques. Ils font l’amalgame entre les formes que revêt le judéo-christianisme. Ils ne font pas de distinction entre Georges W. Bush et Benoît XVI. Il est vrai que si leurs conduites sont différentes, leur doctrine reste fondamentalement la même.

A son interlocuteur Perse, l’empereur demandait : « Montre-moi donc ce que Muhammad a apporté de nouveau. Tu ne trouveras que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l’épée la foi qu’il prêchait. » Ce dialogue de tradition grecque ne constitue pas un modèle de pensée judéo-chrétienne. L’helléno-christianisme est beaucoup plus fondé à tenir ce discours de raison. Débarrassé du Dieu et de la foi d’Abraham et du Dieu des armées de Moïse, il porte une philosophie de sagesse et de discernement qui a développé la pensée gnostique et érigée la non-violence en dogme absolu. Il est, en cela, fidèle au cœur de l’Evangile. Celui qui ajoute l’enseignement de Jésus aux ruisseaux de sang et de larmes qui irriguent la vieille Bible, demeure dans une terrible ambiguïté. Son discours d’amour pur et de raison n’est pas recevable.

Les néo-cathares refusent la dialectique de la violence. Ce monde et les valeurs communes qui lui sont attachées ne sont pas les leurs. Ils gardent à l’esprit l’apocalypse de Marc que les évènements actualisent : « Quand vous verrez l’horreur dévastatrice établie où il ne faut pas – comprenne qui lit ! -, alors, ceux de Judée, qu’ils fuient dans les montagnes ! Oui, ces jours seront d’une telle affliction qu’il n’en a jamais existé de pareille. » (Mc XIII, 14-19)


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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